Trois minutes c’est 180 secondes de trop.

 

Les médias ont fait leur rentrée cette semaine. Nouvelles grilles, nouveaux horaires, nouveaux animateurs, nouvelles têtes pour la télé, nouvelles voix pour la radio et nouvelles signatures pour les journaux. Mais ce qui nous agace c’est quand une tête, voix ou signature n’est plus. Il y a deux manières de se rappeler les absents. La première, c’est de se dire : « Tiens, il n’y est plus lui ? » et continuer sa journée comme si de rien n’était. La seconde, c’est quand l’absent était la principale raison d’écouter, lire ou regarder le média en question ! vous attendiez sa tête, voix ou signature et vous ne la trouvez plus. Dans ce cas vous faites des recherches, vous vous renseignez, et vous découvrez soit qu’il est parti pour des raisons personnelles et vous vous résignez, soit vous apprenez qu’il fut mis délicatement à la porte et ça vous met dans une rage folle ! Mais pour quoi vous parler de ça ? Je vais vous le dire. Il existait sur France Inter une chronique intitulée : « Le mot de la fin », dans cette chronique le linguiste et lexicographe Alain Rey offrait, tous les matins, la définition d’un mot. A l’honneur dans l’actualité, Alain Rey parlait de l’origine de ce mot puis en donnait une définition pleine d’humour, d’intelligence cela va de soit, avec une petite pointe de philosophie libertaire. Cette chronique durait en tout et pour tout : trois minutes. Trois minutes d’intelligence, de clarté d’esprit, et j’ose le dire de bonheur.
En écoutant « Le mot de la fin », n’importe quel auditeur, qu’importe son origine sociale, sa culture, était séduit, bluffé et devenait, l’espace de trois minutes, intelligent. Lorsque j’étais étudiant à Aix-en-Provence, j’ai souvent mis le réveil pour écouter à temps la chronique de Monsieur Alain Rey. A cette époque, je ne vivais qu’entre mes bouquins et France Inter ; le tout était souvent accompagné de quelques fêtes galantes… mais là n’est pas le sujet.

Aucun auditeur ne pouvait souhaiter que cette chronique disparaisse, personne et j’en suis sûr ne pouvait se dire que ce moment était ennuyeux, en trop, qu’il fallait autre chose à la place ! Que l’émission « Là bas si j’y suis » fatigue les auditeurs de droite, je le comprends. Que les réflexions de Jean-Marc Sylvestre épuisent les auditeurs de gauche, j’en conviens. Mais on ne pouvait que s’effacer devant l’élégance et le savoir d’Alain Rey. France Inter avait un trésor, tous les auditeurs et les animateurs le savaient, tous sauf l’actuel président de Radio France : Jean-Paul Cluzel ! Ainsi, aujourd’hui, la chronique d’Alain Rey n’est plus.
La décision était presque bouclée depuis juin, mais nous pouvions espérer que Cluzel s’aperçoive de sa bêtise, de son ignorance ou tout simplement de son incompétence ! Mais non, Alain Rey n’était pas assez fun, pas assez dans l’esprit de RTL pour bosser à France Inter. Si Alain Rey avait une émission de deux heures du lundi au vendredi, je pourrais comprendre que ce saccageur de France Inter qu’est Cluzel veuille un peu de changement, mais pourquoi supprimer trois putains de minutes ! Que pouvait représenter la courte durée de la chronique d’Alain Rey ? C’est très simple, elle représentait la culture et la culture c’est dangereux.
Cluzel a une mission : couler France Inter. Inter à la réputation d’être une radio plutôt de gauche et José Artur, Bouteiller, Desproges, Villers, Ruquier et Patrick Font, Mermet, Stéphane Paoli, Jean-Luc Hess, Philippe Val, Tavernier, Polac… n’étaient pas là pour démentir la chose. Les émissions qui ont fait ou font la fierté d’Inter étaient irrévérencieuses, modernes, intelligentes et à milles lieux de l’esprit des autres radios. Mais Cluzel, le gentil parrain de la fille d’Alain Juppé et l’ami de Sarkozy, ne veut pas qu’Inter retrouve la place que son avant-gardisme lui donnait et surtout qu’Inter soit l’un des artisans de la défaite du Brave Nicolas. Sarkozy qui a la fâcheuse habitude de se faire lécher les pompes par les médias, ne devait plus supporter qu’Inter ne sache pas vanter ses mérites.

Après avoir été fortement menacé, Daniel Mermet se retrouve avancé à 15H00 perdant, créneau oblige, la moitié de ses auditeurs. C’est fou, vu le succès qu’a connu la pétition en faveur de Mermet et quand on sait la réponse de Cluzel au Figaro qui lui demandait : « Quelle serait, selon vous, la pire guerre que l'on pourrait faire à l'intelligence ? » Il répondait : « Refuser le succès public ». C’est fait en déplaçant Là bas si j’y suis.

Mais Rey n’avait que 180 secondes et ça, c’est simple à supprimer. Mais voici les raisons invoquées par Frederik Schlesinger directeur délégué de France Inter : « La rubrique est stoppée. Il y a une baisse de l'audience et, dans ce contexte-là, on renouvelle. Quelqu'un arrive : il faut donc que quelqu'un parte pour qu'on puisse donner sa chance à des quadras pleins de talent, trouver le José Artur de demain. Cette décision relève de la rédaction. Elle a estimé que ce décryptage-là n'était plus nécessaire. » La rédaction n’a en rien voulu le départ de Rey, par contre le décryptage n’est plus nécessaire sur Inter tout comme les vieux… ça doit être ça la service public.
Alain Rey sort cette semaine un livre intitulé : « Le mot de la fin » que je vous conseille sans l’avoir lu.
Pour finir, je vous laisse sourire à une sélection des réponses d’Alain Rey au questionnaire de Proust paru dans l’Express le 05 janvier 2006 :

Le bonheur parfait?
Le travail sans contrainte.
Votre dernier fou rire?
Le dernier discours politique entendu.
Le principal trait de votre caractère?
L'endurance.
Et celui dont vous êtes le moins fier?
L'égoïsme.
Votre occupation préférée?
Ouvrir un livre.
La qualité que vous préférez chez un homme?
La discrétion.
Et chez une femme?
L'indiscrétion.
Votre plus grande peur?
Le néant.
Que possédez-vous de plus cher?
Un logement.
Qu'avez-vous réussi le mieux dans votre vie?
Un livre de mots.
La figure historique à laquelle vous auriez aimé ressembler?
Julien, dit l'Apostat.
La couleur que vous aimez?
Un beau noir.
La fleur que vous aimez?
L'iris.
Vos auteurs favoris?
Rabelais.
Votre livre de chevet?
Les œuvres de Rabelais.
Vos compositeurs préférés?
Jean-Sébastien Bach. Schubert. Ravel.
La chanson que vous sifflez sous votre douche?
Je ne siffle pas.
Vos peintres favoris?
Picasso et Vélasquez.
Vos films cultes?
Tous ceux de Renoir et La Nuit du chasseur, de Laughton.
Vos héros dans la vie?
Alexandre Pouchkine. Sophie Kovalevskaïa. Miguel Cervantès.
Votre boisson préférée?
Le vin.
Le talent que vous voudriez avoir?
Composer ou jouer de la musique.
Que détestez-vous par-dessus tout?
La mesquinerie.
Votre plus grand regret?
Etre né il y a trop longtemps.
Les fautes qui vous inspirent le plus d'indulgence?
La concupiscence et l'ivrognerie.
Etat présent de votre esprit?
Brumeux.
Votre devise?
Ni dieux ni prêtres.
Comment aimeriez-vous mourir?
Distraitement.
Et, s'il existe, qu'aimeriez-vous que Dieu vous dise?
Bof!

La chronique d’Alain Rey durait le temps de la réclame entre deux émissions, désormais nous savons que sur Inter on remplace de préférence les pages d’un dictionnaire par celles de la publicité.

Post-scriptum : En écrivant l’édito, j’apprends qu’Alain Rey est accusé par Patrick Lozès le président du CRAN, le Conseil représentatif des associations noires, « de cautionner les “bienfaits” de la colonisation » et de « conforter ceux qui pensent que tous les hommes ne sont pas égaux ». Ces accusations viennent des définitions qu’Alain Rey donne, dans la nouvelle édition du Robert, des mots Colonisation et Coloniser (définitions identiques depuis l’édition de 1967 ». Voici les définitions :

COLONISATION. 1: Le fait de peupler de colons, de transformer en colonie. La colonisation de l'Amérique, puis de l'Afrique, par l'Europe. 2 : Mise en valeur, exploitation des pays devenus colonies.
COLONISER. 1: Peupler de colons. 2: Faire de (un pays) une colonie. Coloniser un pays pour le mettre en valeur, en exploiter les richesses.»

Pour Mouloud Aounit, le secrétaire général du MRAP ces « définitions ne sont ni plus ni moins qu’une caution et une justification de la colonisation », ce grand adversaire des dessinateurs de Charlie Hebdo appelle au boycott du dictionnaire dont les définitions «subjectives» sont «méprisantes, porteuses d’un certain racisme ».
Alain Rey, à la surprise des attaques du MRAP et du CRAN, a déploré « l’inculture économique que ces attaques manifestent. Il faudrait avant tout qu’elles (les associations) ouvrent le Petit Robert à l’entrée "valeur". C’est un terme qui relève de la sphère financière, qui n’a en soi pas de connotation positive ou négative. La mise en valeur d’une station de sport d’hiver ne veut pas dire qu’on va s’occuper de la nature, mais qu’on l’aménage pour se faire du fric ! Et qu’était la colonisation de nouvelles terres sinon l’exploitation, la mise en valeur de ses richesses, au bénéfice des colons ? Au-delà de ça, si on n’a pas le droit de parler des côtés positifs d’une chose qui est globalement négative, c’est une forme de révisionnisme ! ».
Alain Rey est, était et reste, sur Inter ou ailleurs, tout simplement d’utilité public.

Anthony Casanova.

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