HONNEUR A L’HONNEUR !
Je sais bien qu’un journal digne de ce nom se doit de colporter, pour le plus grand aise de ses lecteurs, un éventail de mauvaises nouvelles : crimes, braquages, agressions, guerres, attentats, et toutes ces choses qui vous font gonfler les gaz dans le gros côlon, de manière à nous faire péter par la bouche nombre de sentences ou condamnations qui apaisent les sens. J’entendais encore ce matin, à la caisse de Super U (les nouveaux commerçants !) un vieux barbu aviné, d’apparence clochardesque : qui proférait à propos d’une récente agression dans le coin : « A quoi ça sert de les mettre en prison ? ». On eût pu lire sous sa barbe la version originale sous-titrée : « Faut les tuer, c’est tout ! ». Cet aimable père Noël en herbe avait raison : si l’on ajoutait à la cohorte des mauvaises nouvelles une louche d’éxécutions capitales, la presse écrite et vomite s’en trouverait boostée, comme on dit.
Mais bon, notons qu’aujourd’hui une bonne nouvelle affleure à la surface des infos, et arrêtons-nous-y quelques secondes :
LE MUSEE DE LA LEGION D’HONNEUR COUTE SIX MILLIONS D’EUROS.
Ma première réaction fut de me dire c’est pas cher pour c’que c’est. Six millions d’euros pour exposer des légions d’honneur jointes aux portrait de ceux qui l’ont méritée, c’est une misère. Car la légion d’honneur, n’en déplaise aux SDF et autres démunis, est un signe extérieur. De quoi, je ne sais pas, mais c’en est un. Cette médaille, cette rosette, indique au passant que le porteur de la médaille ou de la rosette a mérité la légion d’honneur, et c’est pas rien, putain ! Ledit porteur, arborant la médaille ou la rosette, a tout lieu d’être fier d’être fier, puisqu’on l’admire, le jalouse même, nous qui n’avons pas mérité la médaille ou la rosette. Je gage que dans ce musée, qui doit rappeler d’assez loin les couloirs des casinos de Las Vegas, tout un peuple fébrile frémit sous les vitrines agrémentées d’hommes ( ya aussi quelques femmes, décorées pour n’avoir jamais rien sucé), qui ont mérité du mérite sont morts en méritant. Imaginons alors le climat de fête qui doit présider à chaque réunion des décorés, levant leur coupe de mousseux à la gloire de la gloire, ainsi qu’à l’honneur de la dignité de l’estime de la fierté du culte. Car, n’en doutons point une minute, ces personnalités sont cultes. Cela se voit sur leur superbe. Et, quel courage ! quel courage d’aborder sur le revers du veston, sans crainte les critiques, lazzis et autres blâmes, sachant qu’ils sont les supports de la plus ignominieuse connerie que l’homme ait pu concocter !
Une info pour finir : quand on demandait à Alain Robe-Grillet ce que la légion d’honeur lui apportait, le grand écrivain préféré des aveugles répondait : » Cela me permet de pisser contre les arbres sur la voie publique sans être inquiété par la police ».
Six millions d’euros…Décidément, nous sommes les meilleurs.
PF
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