| Les auteurs réunis | ||||
MEMOIRES DE SCENES
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Une charmante étudiante en Beaux-arts, probablement tchèque, à l’accent porté par les vents d’est, me dit un jour dans le métro : « L’amour sera l’art suprême », c’est pas de moi, mais d’un vieux copain qui me balança ces quelques mots un jour de mai 68, au quartier latin, en ces temps où l’utopie battait le pavé avant de crever sous les pneus des bagnoles. Elle disparut à « Glacière » et mon amour naissant avec elle. Oui, l’amour. Ou son contraire : tomber amoureux. Mais dans les deux cas Ya d’l’amour dans l’air 14 ans et demi, bientôt quinze. L’âge où ça chahute sec sous la chemise, côté gauche, et sous le duvet, côté main droite. L’âge où l’on ne se baisse que pour cueillir les fleurs à la gloire de la Belle au Bois dormant qui n’en finit pas de roupiller… Ma belle est un garçon. Renaissance, c’est le cas de le dire !
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Par un beau soir de cet été flamboyant, un moniteur plus mélomane que les autres pose un disque de Moussorgsky sur le Teppaz, qui je crois existait déjà et qui fit les beaux soirs de l’âge tendre. Moussorgsky ? Merde, on va s’ennuyer, on préférerait Les Compagnons de la chanson ou Les quatre barbus. -Oui, me dit-il avec sa voix douce comme un ruisseau d’avril, et son sourire aux lèvres de framboise à faire se trémousser les grands sapins au flanc des montagnes. Mais qui fera la fille ? On a répété toute la semaine avec Moussorgsky, deux potes pour faire les Indiens sanguinaires, mon trappeur, et mes débuts dans le déhanchement pas trop poussé, mais provoquant néanmoins l’hilarité des trois mecs. Mais le soir de la représentation, grisé par Moussorgsky, les éclairages colorés, les chandelles aux flammes agitées par le vent lunaire, et la chaude présence du public, ma bouche a devancé ma main. Ce fut mon premier baiser sur des lèvres. Depuis, à chaque retour du printemps, j’achète des framboises. Il n’en a jamais rien dit. On est resté amis, jamais l’un sans l’autre, jusqu’à ce que la rentrée des classes nous dispatche tous dans la cité lyonnaise. A suivre. PROCHAIN EPISODE : D’un mini-concert d’harmonica à la fenêtre de ma chambre va naître un amour de douze mois avec Rosine, et, parallèlement, un de six mois avec Noël. |
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Le chef Pauvre papa ! je ne t’en veux pas, mais je pense que tu as dégotté le bahut le plus crade du Carrefour des Gaules… A Champagne au Mont d’Or. Mais je n’en dirai pas plus, des fois que cette institution scolaire aurait changé de peau avec un directeur intelligent, des profs instruits et un aumônier empaillé. Cela dit, il était déjà empaillé de son vivant, l’abbé L…, qui pétait sec en causant, et nous bonnissait en confession des verdicts implacables à l’égard de la branlette dans les chiottes et du tripotage sous les pupitres. Sans parler de ceux qui poussaient le luxe jusqu’à fumer des Camel en se faisant sucer…Comment voulez-vous, dans ces conditions, ne pas vous accoutumer au tabac blond ? Bref. Bizarre, cette école, avec rien que des garçons, comme toujours, un prof ventru et alcoolique, généreux distributeur de baffes, mais, par bonheur, un pion qui sur un échiquier eût mérité le titre de fou. Tout ça pour dire que les petites mélodies échappées de nos petits harmonicas constituaient mon seul plaisir, et celui des copains qui réclamaient des titres tels que Si j’étais Praxitèle, mon jardin s’rait plus beau Mais je n’oserai lui adresser la parole qu’aux premières neiges de janvier. C’était l’âge où l’amour nous paralyse. C’était aussi le temps où un garçon avait peur d’en aimer un autre. Une inquiétude permanente m’oppressait la poitrine, et cela dura jusqu’au jour où la lecture de Montherlant me mit du baume au cœur. Si un membre éminent de l’Académie française évoquait les amitiés particulières avec autant de maestria, je n’avais plus lieu de me tracasser. Cela dit, je préférais les jupons, vous l’allez voir tout de suite. |
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Très vite se fait sentir le besoin de monter sur une estrade, pour se montrer, se faire plaisir en donnant du plaisir, ce qui est ma définition du bonheur. |
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Pauvre maman ! Elle crut bien faire en m’inscrivant pensionnaire dans cette institution que je détestais, pensionnaire dans un dortoir où trônait un méchant Godin avare de chaleur, pensionnaire exilé de « Californie » (l’immeuble oùnous habitions ) pour mettre un terme à mes conversations de feneêtre à fenêtre avec Rosine. Pensionnaire pour cause d’amor, s’il vous plaît. C’est assurément un beau blason que celui-là, mais il fait souffrir toute la vie croyez-moi. |
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Les années cinquante ont vu fleurir des bouquets de chansons qui, aujourd’hui, ne sont pas encore fanées, et qui même ont tendance à refleurir comme pour compenser les niagaras de merde qui submergent les ondes. Je sais que ça fait vieux con rétro de dire ça, mais voyez plutôt à quoi nous avions droit, dans le désordre, au cours des années 50 : Excusez du peu ! Enfin, à l’aube du printemps, on me libère de la pension, non sans m’avoir chaudement conseillé de ne plus communiquer avec Rosine à la fenêtre de ma chambre. Obéissant, je maintiens ma fenêtre fermée, pour continuer la cour à ma belle à la fenêtre de la salle de bains, plus proche de cette de Rosine. Ce qui me vaut les compliments de ma mère : « C’est bien, maintenant tu te laves ! » Je m’en vais revoir ma blonde Certes, les Compagnons de la chanson étaient passés par là, mais sans garantir l’authenticité de chaque mot, je peux dire que ce fut-là ma première chanson. |
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Ah ! j’oubliais de mentionner un chanteur dont la voix et le choix des chansons ensoleillèrent mes seize ans : Jacques Douai. Une espèce de troubadour moderne, dont la chansons-fétiche était « File la laine », de Robert Marcy. A noter que cette chanson figurera dans le prochain spectacle qui sera créé en 2007 : « SHERWOOD et cie ». Fin de l’année scolaire 53-54. A l’heure de la cantine, quelques jours avant la distribution des prix, je demande au prof s’il est possible de jouer un peu devant les familles qui viendront applaudir leurs rejetons, sauf la mienne à qui je demande de ne pas se déplacer, pour cause de non-inscription au palmarès. J’ai fait une année désastreuse, déprimante, jetant l’Algèbre aux orties en estimant que ça ne servait qu’aux lèche-culs assoiffés de prix d’excellence…Une année amoureuse, certes, transi que j’étais par la frimousse de Rosine et le sourire de Noël, mais une de ces années qui, pour toujours, vous laissent un mauvais goût de fiel dans la bouche. Le prof demande à m’entendre, vu qu’il n’a jamais risqué son nez rouge dans la cour de récré. Affalé à sa table en formica bleu ciel délavé, ventre débordant de son froc, les joues nourries au pinard frelaté, il écoute sans beaucoup de passion, puis consent. Mais je le ne vois pas enthousiaste, d’ailleurs au cours de ma scolarité je n’ai jamais vu un seul prof intéressé par mes crises artistiques, qu’elles fussent instrumentales ou littéraires. Aucun prof curieux de ce que créaient les élèves, alors que c’est justement là, à l’école, que le corps enseignant devrait attiser la petite étincelle qui vacille dans les yeux adolescents. Foutre ! ils s’en branlent, ces futurs retraités ! Houlala…
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Donc, le trac.
De quoi sera fait l’été qui vient ? Les Grandes Vacances, c’est toujours le drame de la séparation d’avec les amis et les amours de trois trimestres. Une cassure brutale dont les parents ne semblent pas se rendre compte, une douleur qu’ils ont peut-être cicatrisée, moi pas. Jamais. C’est sans doute pour ça que j’ai fait des chansons ; pour exprimer en public les souffrances amoureuses, avec si possible de l’humour et de la dérision. Rire de ses pleurs est un plaisir succulent. La nostalgie devient alors positive, et c’est bien. Nous irons dans le Jura en juillet, et je retournerai au camp des Gets en août, ah si je pouvais retrouver mon prisonnier indien !…Je lui écrirais peut-être un opéra de dix minutes. Et, sûr, je l’embrasserais enfin sur la bouche, parce que merde y’en a marre d’attendre ! Un bled assez paumé, Lamoura.
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Eh bien non, je ne vais pas me répandre sur mes amourettes de ce mois de juillet 1955, ce serait de l’exhibitionnisme interne, comme dit Cocteau, et par conséquent de l’indécence. Ce mois de juillet en Jura mériterait tout un roman, écrit à la troisième personne pour ne point se valoriser, avec tout ce qu’il faut de décors sublimés, de mensonges vraisemblables, et de romantisme dans lequel j’ai parfois tendance à plonger. J’ai la tête pleine de Mouloudji. Adieu Chantal, on se reverra dit-on, au moment d’échanger nos adresses. Tu parles ! c’est toujours pareil, on s’adore jusque sur le quai de la gare, on souffre quelques jours de cette séparation brutale et obligée, puis les feuilles d’automne viennent recouvrir tout ça. Mais pas tout-à-fait, puisque les anciennes amourettes reviennent pointer leur nez dans les chnsons, prfois des dizaines d’années après… Je pleurais en attendant Merveilleuse chanson de Trenet, qui plongeait les gars de mon âge dans une certaine mélancolie, même si, de très loin, les rumeurs du rock n’roll s’annonçaient comme un lointain nuage de poussière dans un paysage de western.
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Et puis c’est le retour au col des Gets, mon Indien a déserté, dommage, me voilà empli de nostalgie pendant une bonne heure. Le curé qui nous dirige demande à la cantonnade s’il serait possible d’organiser des veillées car, ajoute-t-il, yaura beaucoup de touristes et on pourrait peutr-être faire payer les places et ainsi s’offrir quelques douceurs, voire deux trois excursions. Bien sûr, je ne suis pas le dernier à proposer mes services, et l’on peut dire sans trop enjoliver que ce camp du mois d’août fut presque entièrement consacré aux répétitions de sketches, chansons et musique. Musique, exclusivement interprétée par un ancien de l’an dernier, qui a apporté son banjo. Et qui en joue fort bien. On l’appelle vite « Mister banjo », d’après une chanson en vogue interprétée par Line Renaud. Signalons au passage que c’est le temps de l’exotisme en chansons, ardemment entonnées par Luis Mariano (Le chanteur de Mexico (La belle de Cadix), Georges Guétary (Un Américain à Paris, Honolulu…) Yves Montand ( Dans les plaines du Far-West), Armand Mestral ( O Cangaceiro ), les Compagnons de la chanson (Mon île au soleil), Line Renaud, et j’en oublie beaucoup. On y chante que là-bas, l’herbe est plus verte, et que l’amour vous saute au paf dès que vous débarquez sur le port de Papeete ou de Porto Rico. Evidemment, nous chantons tous ces succès à gorge déployée, surtout en cheminant le long des longs sentiers de montagne, sans jamais se poser la question de savoir si le paradis est ailleurs. Ouais, on sait bien que les paroles sont un peu cul, mais les mélodies qui vous entrent par une oreille ne ressortent jamais par l’autre. Trop timide, moi, trop timide pour enlever la belle sur mon cheval, c’est vous dire si certains soirs, le sommeil se fit attendre chez celui qui attendait le grand amour. Mais bon, on n’en meurt pas, et dès le lundi matin, la répétition du prochain spectacle donne à espérer qu’on reverra celle qu’on avait repérée au troisième rang, dans le réfectoire qui nous servait d’Olympia. La plupart des sketches sont des blagues jouées à plusieurs, comme celle du mort qui parle, et finit par dire à l’infirmier qui le veille : « Quand on est mort, on ferme sa gueule ! » Gros succès, surtout quand l’infirmier feint la surprise en se torturant le visage et pousssant des cris de frayeur à réveiller la montagne endormie. Quelques mots sur le curé qui dirige le camp : c’est un ancien prêtre-ouvrier. Ancien, car l’année d’avant, le pape Pie XII a dissous la congrégation, estimant sans doute qu’un prêtre ouvrier, ça fait communiste. J’aurai l’occasion par la suite d’en connaître d’autres, de ces braves types qui étaint plus chrétiens que catholiques, et qui jamais n’entendaient vous convertir ou vous maintenir dans la religion. |
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Année scolaire 1955-1956, un festival de découvertes, une année qui chante, jusqu’aux quatre coins de la cour de récré. Collège Saint-Just, sur la colline lyonnaise de Fourvière. Le corps enseignant est curé pour une large part, mais pas corbeau. On ne nous assène pas les évangiles à chaque carrefour. Et même, les élèves les plus turbulent peuvent chanter des choses un peu olé-olé dans la cour, sans que tombent sur eux les foudres du surveillant pourtant très sévère. C’est ainsi que de temps à autre, entre deux lancers de balles de basket, j’entends des bribes de couplets, de refrains, qui parlent de chasse aux papillons, de gorille ou de parapluie…De peur de passer pour un ignare, je n’ose demander qui ch ante ça, jusqu’à ce soir mémorable où Europe 1 diffuse une drôle de voix grave soutenue par une guitare, évoquant un Auvergnat, une hôtesse, un étranger, un père éternel… |
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Et puis l’année scolaire coule dans les eaux de la chanson, des chansons, que la radio ne cesse de nous balancer aux oreilles, alors ça donne envie d’écrire et mon amour des stylos va grossissant, et j’écris en cachette pendant les heures d’études, dominées par un jeune curé pas drôle du tout, prof de solfège, le père Bouillé, allez donc savoir pourquoi je me rappelle son nom. On ne s’aimait pas. Un jour, il me flanque deux heures de colle pour avoir joué de l’harmonica en récré. Un prof de solfège qui te punit parce que tu fais de la musique ! D’accord, le règlement stipulait qu’il fallait obligatoirement jouer pendant la récré, jouer au ballon, ou à n’importe quoi qui faisait bouger, alors bien sûr je lui dis : « Mais mon père, j’ai joué, de l’harmonica ! ». Deux heures. En-dehors du père Bouillé, le collège était agréable, les curés pas trop curés, sauf bien sûr celui qui faisait l’éducation religieuse, et sur lequel les plus pervers des copains se faisaient les dents. Voyez-vous, il n’est pas bon de déplorer l’existence des profs cons. Au contraire, il faut louer le ciel de les avoir créés, faute de quoi le recul critique, le sens de la satire, ne sauraient s’aiguiser. On a besoin d’antagonismes et Dieu sait si au cours de nos études il s’en présente ! Combien de fois ai-je hurlé de rire sous l’effet grinçant de mes potes plaisantins qui singeaient les profs directement descendus du singe !...Ah, c’est là qu’on se rend compte à quel point l’érudition ne fait pas l’intelligence…Mais il faut de tout pour faire un monde, et dans notre monde de cette année-là, s’il y avait de tout, il y avait surtout du très bon. Un prof de maths qui termine ses cours en nous lisant du Saint Exupéry au point qu’en quittant le collège le soir on a tous envie de devenir pilote dans l’aéropostale, c’est pas mal, et ça t’a une sacrée gueule. Le plus fort dans tout ça, c’est quand il nous dit un jour : »Vous pouvez fumer »…Sitôt dit, trente- deux paquets de clopes jaillissent des poches et, s’il n’y avait les fenêtres grandes ouvertes, la classe serait devenue un four de locomotive. Désormais, il fut inconcevable d’aller au cours de maths sans cigarettes. |
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La fascination pour Brassens ne cesse de s’amplifier. Je suis à l’affût de toutes ses chansons, et vais les débusquer dans les magasins de musique où les partitions permettent de déchiffrer les accords de guitare pour les accompagner. Mais encore faut-il en posséder une, et pour l’heure, c’est inespéré. Alors on fait ce qu’on peut sur l’harmonica, mais le résultat est limité. Cela dit, n’exagérons rien : n’ayant pas la télévision, je ne vois jamais ni Brassens ni les autres, et donc la tentation est moins forte.
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Août détestable. Florence me manque à chaque seconde. A lors, au fil des heures et des jours, je dirai même des années, se dessine dans mon imagination l’image d’une princesse aussi désirable qu’inaccessible. Qui m’accompagne partout. Que je n’embrasse jamais. Mais qui devient d’autant plus désirable qu’elle est inaccessible. Je lui envoie une lettre par jour. Jamais de réponse. Si elle m’avait donné une fausse adresse, les lettres reviendraient. Mes lettres arrivaient à bon port. Qui ouvrait la boîte aux lettres ? Août détestable, je n’ai plus le ressort de me faire remarquer avec mes singeries. Me voilà devenu anonyme, pâle, sans relief. Comme en prison. J’écris à mes parents pour qu’ils viennent me chercher, mais ils se font tirer l’oreille. Je n’ai pas encore pris conscience du fait qu’ils se séparent facilement de moi. Aujourd’hui, quand je repasse le film de mon enfance, j’y vois plein de trous, correspondant aux périodes où ils m’envoyèrent en pension pour des prétextes de santé. Je n’étais peut-être pas très solide après cinq années de guerre où la faim, la peur et le froid étaient notre ordinaire, mais je ne me sentais pas plus faible que les copains du Vésinet. Et si j’en crois toutes nos galopades à travers pelouses et sentiers, toutes nos aventures guerrières dans les grands jardins truffés de buissons, tous nos chahuts en forêt de Saint Germain, je ne pense pas avoir dérogé aux principes de la belle et bonne forme physique. N’ayant jamais questionné mes parents sur ces fréquentes séparations, je n’aurai jamais la clé du mystère. Et, toujours, faire le singe pour amuser la galerie. On surnage comme on peut, au risque de s’attirer moult brimades, humiliations et autres punitions pour avoir dérogé aux règles de bonne conduite qui, dans les années quarante, étaient ce qu’elle ne sont plus, et c’est tant mieux. Parfois, le ciel nous envoyait une monitrice intelligente, belle et affectueuse, qui n’avait pas assez de mains pour accueillir les nôtres, et faisait office de maman secondaire. Août s’achève et s’éveille un septembre chargé comme un ciel d’orage : on me renvoie en pension.
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Chansons, chansons, chansons, et rien d’autre n’a d’importance. Alors évidemment, les résultats scolaires tombent au-dessous du niveau de la mer, et je m’en fous totalement, éprouvant même une certaine jouissance à me venger de mes parents. C’est souvent, pour ne pas dire toujours, que l’on agit par réaction, et cette inaction était pour moi une forme d’action dirigée contre cette injustice que les adolescents ressentent si fort sans pouvoir le formuler, du moins à cette époque. Mais si la protestation demeure souterraine par crainte de se prendre deux baffes à travers la gueule, il reste que sous couleur de chansons, on peut exprimer bien des choses. L’auditoire adulte vous pardonnera, estimant qu’il y a là une crise d’acné mise en musique. La guitare est un solide rempart, derrière lequel se défoule tout ce qu’on a gardé sur l’estomac. Bonne et mauvaise nouvelle : nous allons déménager à Paris. Bonne parce que je vais quitter définitivement ce collège et que je vais peut-être revoir une de mes fiancés d’antan, mauvaise parce que Lyon, c’est fini. Rosine, fini à jamais. Les copains de la rue Jean Mermoz, adieu à jamais. Il y a du déchirement dans l’air, mais la Tour Eiffel qui se profile au loin me laisse espérer quelque chose du côté de la chanson. J’ignore quoi exactement, mais il n’est bon bec que de Paris, 58 rue Caulaincourt. Dès le premier contact, j’aime le quartier, qui annonce Montmartre et domine la place Clichy où ça grouille de monde. Je vous passerai les détails de l’emménagement, suffit de savoir que c’est au premier étage, chez ma grand-mère paternelle, qui adore mon père et déteste ma mère depuis toujours. Donc, ambiance. J’ai deux cousines, légèrement plus âgées que moi, il en est une avec qui j’aimerais faire mes premières armes sur le canapé, mais ses grands yeux noirs d’Espagnole fière et hautaine ne me solliciteront jamais. Donc, il n’y a pas ici de sujets de chansons. Faut chercher ailleurs, et voici qu’on jour après une plongée dans la bibliothèque paternelle, je tombe sur Victor Hugo, dont j’ignorais absolument tout. A lire les Odes et Ballades, je suis émerveillé. Ce Victor Hugo écrit aussi bien que Georges Brassens, me dis-je, quelques jours avant d’entendre à la radio « La légende de la nonne »…C’est le coup de foudre. La légende de la nonne est un très long poème, dont Brassens a isolé quelques strophes pour en faire un petit bijou que j’aimerais réentendre mille fois, mais nous n’avons toujours pas de tourne-disques ! Si vous connaissiez votre chance, les mômes d’aujourd’hui, qui pouvez écouter tout ce que vous voulez dès les fonds baptismaux ! Ça, qu’on selle « Le pas de marche du roi Louis », c’est tout un long poème fait de vers à trois pieds, comme « La marguerite » de Brassens… La petite Hugo avait dit « Prière de ne pas déposer d’ordures le long de mes vers », mais je flanque ma guitare au feu si, revenant parmi nous, il ne changerait pas d’avis. A plus forte raison à l’heure où j’écris ces lignes, automne 2006, où la plupart des chantres de la nouvelle chanson nous offrent des œuvres dépourvues de mélodies. Mais, la plupart des Français ayant l’oreille musicale autant que j’ai le cul gastronome, quoi de plus normal ?
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La rue Caulaincourt, ça ne pouvait plus durer. On craignait que je couche avec mes cousines, alors que j’étais cent fois trop timide pour tenter une approche de ce style, et puis je voyais bien qu’elles ne se pâmaient point sur mon passage…Ma mère et sa belle-mère se crêpaient le chignon pour des nèfles, c’est fou tout de même, ces gens qui se détestent durant toute leur vie. A croire que leur raison de vivre réside dans le souhait de tuer l’autre. Bref, un climat insupportable régnait là-haut, et je ne trouvais consolation fugace que dans les cinémas du boulevard de Clichy où les westerns abondaient. Il fut décidé un jour qu’on déménagerait au Bourget, dans une charmante maison située près de la piste de l’aéroport. Là, j’eus droit à une chambre pour moi tout seul, avec un bureau neuf et la vue sur le petit jardin. Et, comme un train n’arrive jamais seul, nous décidâmes de procéder à l’achat d’un tourne-disques ! Ah la la, quelle journée !...Il fallait des disques pour ce tourne-disques, et je reçus un 33 tours de Brassens avec « Auprès de mon arbre », « Le testament », Les croquants », « Marinette », « La légende de la nonne », etc…Ma mère eut droit aux valses de Chopin, mon père à la Symphonie pastorale, et ma sœur à un 45-tours d’André Claveau chantant avec sa fille « Viens danser avec papa ». Non, je n’ai pas une mémoire d’éléphant, c’est simplement que « Viens danser avec papa » résonna dans la maison pendant six mois, quatre fois par jour. Si je n’étais captive J’obtins le BEPC mais je m’en foutais. Pourquoi ces diplômes parfaitement inutiles au regard de ce que j’entendais devenir ? Mais il fallait contenter les parents, la famille, les amis de la famille, qui me féliciteraient dimanche prochain autour du gigot à l’ail, pendant l’apéritif de rigueur au cours duquel ma petite sœur bouffait toutes les cacahuètes, ce qui m’amusait beaucoup. Soyons juste, ces repas dominicaux m’excitaient, sachant qu’au quart d’heure du cognac, je me devrais de chanter mes dernières œuvres, sous l’oeil extasié de ma mère. Qui m’engueulerait le lendemain parce que je privilégiais ma guitare au détriment des études. Juillet revient avec un souffle de nostalgie : que sont devenues Rosine, Chantal, Florence, mes splendides amours d’antan, qui dansent toujours dans ma mémoire sous des brumes de plus en plus épaisses ? Chaque juillet lançait ses épis autour des robes qui me rendaient fou de convoitise, tandis que l’espoir me tenait la main pour m’emmener nulle part, et c’était bon. Car le rêve se réalise mieux quand il ne se réalise pas. Mais ça, il faut du temps pour s’en rendre compte ! Nous irons en Bretagne.
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page 17
La Bretagne fut longtemps à mes yeux synonyme de lessive en poudre.
-Heu…La chanson qui vient est de moi. Adieu Finistère, bonjour l’Alsace.
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| Le coq des bruyères |