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MEMOIRES DE SCENES

 

   
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Une charmante étudiante en Beaux-arts, probablement tchèque, à l’accent porté par les vents d’est, me dit un jour dans le métro :
-Comment devient-on artiste, et pourquoi ?
Modestement, c’est-à-dire faux-cul, je lui réponds :
-Demandez aux artistes.
Puis, plus sérieux, c’est-à-dire encore plus faux-cul :
-C’est l’amour qui fait l’artiste, et les temps viendront où l’amour sera l’art suprême.
Avec l’envie d’ajouter :
-T’es si mignonne que j’ai envie de t’écrire une chanson.

« L’amour sera l’art suprême », c’est pas de moi, mais d’un vieux copain qui me balança ces quelques mots un jour de mai 68, au quartier latin, en ces temps où l’utopie battait le pavé avant de crever sous les pneus des bagnoles.

Elle disparut à « Glacière » et mon amour naissant avec elle.

Oui, l’amour. Ou son contraire : tomber amoureux. Mais dans les deux cas

Ya d’l’amour dans l’air
Je suis fou de toi
Si j’en ai pas l’air
Crois-moi.

14 ans et demi, bientôt quinze. L’âge où ça chahute sec sous la chemise, côté gauche, et sous le duvet, côté main droite. L’âge où l’on ne se baisse que pour cueillir les fleurs à la gloire de la Belle au Bois dormant qui n’en finit pas de roupiller…

Ma belle est un garçon.
Je m’excuse, mais à la colo du col des Gets, au-dessus de Morzine, ya pas de filles. On est en 1955, et la mixité n’est pas encore entrée dans les mœurs. Faut faire avec ce qu’on a.
Il a treize ans et quelques lunes. J’ai oublié son petit nom, mais pas son grand cœur. Si gentil et si tendre avec moi que j’ai en permanence envie de le serrer dans mes bras.
Et avec ça, mignon comme ces angelots des hauts-reliefs de la Renaissance. Bref, si beau qu’on se remet à croire en Dieu pour le remercier d’avoit modelé un tel chef d’œuvre.

Renaissance, c’est le cas de le dire !
En le contemplant, à la dérobée pour ne pas être taxé de vicieux (surtout qu’à l’époque on se faisait vite traiter de tapette…) j’avais le sentiment de muer, de changer de peau, de devenir quelque chose de plus, d’avoir des cirrhus aux pieds pour skier sur les doux vents de ce mois d’août. Et, en prime, la sensation d’être cerné par les Muses…
Léger, tout léger. Comme dans ce bouquin qui m’avait séduit : « Pieds agiles et fille à l’arc ».
Pieds agiles, c’était moi.
Fille à l’arc…

 

 
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Par un beau soir de cet été flamboyant, un moniteur plus mélomane que les autres pose un disque de Moussorgsky sur le Teppaz, qui je crois existait déjà et qui fit les beaux soirs de l’âge tendre. Moussorgsky ? Merde, on va s’ennuyer, on préférerait Les Compagnons de la chanson ou Les quatre barbus.
« Une nuit sur le Mont Chauve ».
Ouaf !…
Un boulet de bombarde arrivant sur mon torse n’eût pas fait plus d’effet.J’écoute à pleins pavillons, sonné par ces nouveaux accents, KO dès le premier round…
Et alors, me vient une vision : au sommet d’une colline, comme on en voyait aux abords du col des Gets avant que l’immobilier ne plante ses appartements pour lapins immatriculés 75, au sommet donc de la colline, sous la lune
éclatante telle un grand soleil tamisé, jaune cerise, un poteau de torture se découpe sur le ciel bleu turquoise…Un jeune trappeur est ligoté, fils de Malouin venu avec son père sur les rives du Labrador pour y faire sécher la morue. Des Peaux-Rouges mal renseignés ont attaché le jeune homme avec l’intention de le tuer à l’aube, pour lui apprendre à faire son intéressant. Sauf, et c’est là tout l’axe autour duquel s’articule mon inspiration libidineuse, sauf si la fille du chef de tribu montagnaise vient l’embrasser à minuit, le libérant de ses liens par la volonté de Tecumseh, Manitou, et Wacondah. (merci aux illustrés Tintin et Spirou pour m’avoir suggéré ces redoutables noms qui faisaient peur ).
Alors bon, je me dis que ça ferait une pièce de théâtre de cinq minutes, pour la veillée de samedi prochain, où la colo était sollicitée pour composer un spectacle devant la population locale, plus quelques touristes avides de s’emmerder en regardant jouer des mômes.
Une saynète avec mon mignon attaché au poteau, torse cuivré nu, avec un pagne court au ras des dragées…

-Oui, me dit-il avec sa voix douce comme un ruisseau d’avril, et son sourire aux lèvres de framboise à faire se trémousser les grands sapins au flanc des montagnes. Mais qui fera la fille ?
-Moi, je pourrais peut-être, dis-je, plus faux-derche que jamais.
-Toi ?
Il éclate de rire.
-Ben, avec un voile sur la tête ou quelque chose comme ça…
-Bon.

On a répété toute la semaine avec Moussorgsky, deux potes pour faire les Indiens sanguinaires, mon trappeur, et mes débuts dans le déhanchement pas trop poussé, mais provoquant néanmoins l’hilarité des trois mecs.
-Tu vas l’embrasser comment ? me dit un Indien sanguinaire.
-Ben, je l’embrasse pas, je fais semblant, comme ça, en posant une main sur sa bouche, tu vois…

Mais le soir de la représentation, grisé par Moussorgsky, les éclairages colorés, les chandelles aux flammes agitées par le vent lunaire, et la chaude présence du public, ma bouche a devancé ma main. Ce fut mon premier baiser sur des lèvres. Depuis, à chaque retour du printemps, j’achète des framboises.

Il n’en a jamais rien dit. On est resté amis, jamais l’un sans l’autre, jusqu’à ce que la rentrée des classes nous dispatche tous dans la cité lyonnaise.
Mais le feu de la scène brûlait dans mon cœur, mon corps, ma tête, et mes mains qui n’attendaient plus qu’une chose :une guitare pour composer des chansons de cow-boys.

A suivre.

PROCHAIN EPISODE : D’un mini-concert d’harmonica à la fenêtre de ma chambre va naître un amour de douze mois avec Rosine, et, parallèlement, un de six mois avec Noël.

 
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Le chef

Pauvre papa ! je ne t’en veux pas, mais je pense que tu as dégotté le bahut le plus crade du Carrefour des Gaules…

A Champagne au Mont d’Or. Mais je n’en dirai pas plus, des fois que cette institution scolaire aurait changé de peau avec un directeur intelligent, des profs instruits et un aumônier empaillé. Cela dit, il était déjà empaillé de son vivant, l’abbé L…, qui pétait sec en causant, et nous bonnissait en confession des verdicts implacables à l’égard de la branlette dans les chiottes et du tripotage sous les pupitres. Sans parler de ceux qui poussaient le luxe jusqu’à fumer des Camel en se faisant sucer…Comment voulez-vous, dans ces conditions, ne pas vous accoutumer au tabac blond ?
Pauvre saint homme, Dieu ait son âme, bien que je me demande ce qu’il pourrait en faire.

Bref. Bizarre, cette école, avec rien que des garçons, comme toujours, un prof ventru et alcoolique, généreux distributeur de baffes, mais, par bonheur, un pion qui sur un échiquier eût mérité le titre de fou.
Et c’est là que je voulais en venir : il jouait fort bien de l’harmonica, mieux que moi, et rapidement nous avons formé un duo. Ce qui nous autorisait à ménager des plages d’oasis dans ce désert mental, où toutes les matières enseignées nous captivaient moins que le décompte des cacas de mouches sur l’ampoule pendouillée au plafond avec ce goût du design qui caractérise les salles de commissariats.

Tout ça pour dire que les petites mélodies échappées de nos petits harmonicas constituaient mon seul plaisir, et celui des copains qui réclamaient des titres tels que
« Touchez pas au grisbi », « Printemps d’Alsace », « La java bleue », « O cangaceiro », « Rossignol de mes amours »…Et le chef de toutes les œuvres : « Un jour tu verras », que chantait l’adorable Mouloudji.
Parmi les copains qui faisaient le public en cours de récré, il y en avait un pour les yeux de qui je m’efforçais à jouer avec de plus en plus d’application, vous voyez comme quoi l’amour est un ressort artistique, enfin je parle pour moi, pour les autres je ne sais pas, quoique chez les peintres, il va de soi que le contenu de leurs toiles évoquent souvent Aphrodite et Apollon sous leurs mille parures et visages.

Noël me bouffait des yeux, faut dire que j’étais plus beau que maintenant. Et je croisais volontiers son regard tout en embrassant mon harmonica à pleine bouche, comme j’aurais voulu le faire avec la sienne. Mais comme celà ne se fit jamais, l’espoir me fournit l’occasion de progresser au fil des récréations. Ce qui compte en amour, ce n’est pas le but, mais le chemin.
Noël n’était pas sans me rappeler mon trappeur du Mont Chauve, vu qu’il était doué de la même gentillesse et du même sourire. Oui, c’est fou ce que la beauté d’un être peut vous inspirer de belles choses quand on a la chance d’être né sous les seins nus des Muses.

Si j’étais Praxitèle, mon jardin s’rait plus beau
Un visage d’enfant se pencherait sur l’eau…

Mais je n’oserai lui adresser la parole qu’aux premières neiges de janvier. C’était l’âge où l’amour nous paralyse.

C’était aussi le temps où un garçon avait peur d’en aimer un autre. Une inquiétude permanente m’oppressait la poitrine, et cela dura jusqu’au jour où la lecture de Montherlant me mit du baume au cœur. Si un membre éminent de l’Académie française évoquait les amitiés particulières avec autant de maestria, je n’avais plus lieu de me tracasser. Cela dit, je préférais les jupons, vous l’allez voir tout de suite.

 
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Très vite se fait sentir le besoin de monter sur une estrade, pour se montrer, se faire plaisir en donnant du plaisir, ce qui est ma définition du bonheur.
La fenêtre de ma chambre est un semblant d’avant-scène. Le public sera le carré de banlieue lyonnaise qui s’offre en bas du 7° étage, ainsi que toutes les fenêtres des deux corps d’immeubles qui se dressent à ma gauche et à ma droite. Sûr que les maisons d’en-bas n’entendront rien, mais il se trouvera bien quelques paires d’oreilles, dans les chambres des immeubles, pour être attentives à « Touchez pas au grisbi », un succès munumental interprété par les harmonicistes Jean Wetzel, Larry Adler et bien d’autres.
Par un beau, très beau dimanche d’octobre, j’entonne mon air préféré ; grâce aux deux corps de bâtiments qui m’escortent, l’acoustique est parfaite. Je m’entends si bien jouer que je m’écoute avec délectation, jusqu’à estimer que plus tard, peut-être, sur les scènes de music-hal…
N’ayant plus pour ami que mon harmonica Hohner chromatique, je le bichonne à pleines mains pour obtenir les sons, les discordances, les notes parfois poussées jusqu’au demi-ton supérieur, les plaintes si douces à murmurer, et les courts silences indispensables à l’équilibre de la partition. L’harmonica s’essouffle et se calme pour souffler un peu, et « Touchez pas au grisbi » s’achève en point d’orgue en mourant sur les parois de l’immeuble. J’ai pris du plaisir, mais en ai-je donné ?
La réponse est immédiate.
L’applaudissement vient de ma droite. Comme je regardais devant moi tout au long du morceau, je n’avais pas vu l’incroyable apparition, qui, accoudée à sa fenêtre au même étage, écoutait.
Pour répondre au claquement de ses mains et à ce sourire qui vous rend amoureux en un dixième de seconde, je balbutiai un minable « merci ».
Rosine allait occuper tout mon être jusqu’à la fin de l’année scolaire. Chaque fois que je sortirai le Hohner chromatique de son étui de bois, c’est vers elle que s’envoleront les notes de toutes les chansons sorties de la radio. Qu’elle l’entende ou non, le concert sera pour elle. Que je les entende ou non, les applaudissements de ses deux jolies mains me gonfleront le cœur. Elle sera mon public. Et, au fil des dimanches, je ferai de plus en plus de progrès.
Rien que pour toi, mon amour.

 
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Pauvre maman ! Elle crut bien faire en m’inscrivant pensionnaire dans cette institution que je détestais, pensionnaire dans un dortoir où trônait un méchant Godin avare de chaleur, pensionnaire exilé de « Californie » (l’immeuble oùnous habitions ) pour mettre un terme à mes conversations de feneêtre à fenêtre avec Rosine. Pensionnaire pour cause d’amor, s’il vous plaît. C’est assurément un beau blason que celui-là, mais il fait souffrir toute la vie croyez-moi.
Dures semaines…Tristes séjours, gris, du lundi au vendredi, au cours desquels je me réfugiais entre Noël et mon harmonica, disant merde à l’algèbre et à toutes les disciplines ennnuyeuses, c’est-à-dire toutes, tant notre pauvre monsieur P… était rongé par le foie jusqu’à le montrer par la langue. Pâteuse, lourde, comme une excroissance buccale.
Certes, la musique occupait le plus clair de mes pensées, et toujours je progressais, mais à cet âge où l’on ne maîtise pas ses sentiments ( est-il un âge où l’on y parvient ) la douleur de la séparation se faisait lancinante au point qu’il me devint indispensable, pour garder le contact avec Rosine, d’écrire des petites choses dont elle était l’héroïne.
Ce que font d’ailleurs tous les pensionnaires et bien des détenus. ( c’est en prison que j’’ai écrit un assez long texete sur Rosine, qui constitue l’ouverture de mon spectacle solo).
Un soir d’études où nous étions censés faire nos devoirs, mais au cours desquelles personne ne les faisait, je me fendis d’un texte en alexandrins avec la fébrilité qui sied aux apprentis mirlitons. Une page s’ouvrit dans mon cahier de brouillon, pour ne jamais se refermer. Mirlitons je fus à 14 ans et demi, mirliton je demeure, pour reprendre la critique d’un journal d’extrême-droite qui s’offusqua de voir qu’un instituteur avait appris « La maîtresse d’école » à sa classe de CM2. Ainsi que « l’Algérien » et « Les trois culottes ». Ce qui caractérise l’extrême-droite, entre autres, c’est sa haine viscérale de tout ce qui séjourne au-dessous de la ceinture. Haine maladive, comme si on lui faisait lécher une main lépreuse. Ce qui n’empêche pas ses dirigeants de se livrer à des viols de haute volée, entrecoupés de tortures sexuelles et autres gaîtés de l’escadron fasciste.
Tout ce que j’aimais de Rosine, exacerbé par la séparation, était digne d’être chanté. Pour ce faire, il suffisait de réécrire les chansons en vogue, et je dois dire que ce fut une excellente école. Rosine était ma muse et mon public.
Mon seul public, vous pensez bien, parce que je serais mort de honte si j’avais chanté ça à mon meilleur ami. Il m’eût traîté d’amoureux, ce qui signifiait à l’époque « faible devant les filles ». Et je n’aurais pas eu assez de mots pour lui expliquer que fondre d’amour était la chose la plus agréable au monde. Transpirer d’amour dans son lit, malgré la froideur de la chambre parfumée au charbon du Godin, se retourner sans trouver le sommeil, oser espérer qu’elle fusse allongée près de vous, puis contre vous, puis…
Impossible de chanter ça, et ce fut d’autant plus bête que, quelques mois plus tard, mon meilleur copain me décrivit la chose avec autant, sinon plus, de fièvre.
Est-ce à dire que la douleur de la séparation soit une forte souce d’inspiration, que, le nez sur la vitre on ne voit pas le paysage, qu’un cœur lourd contient autant de sang rouge que d’encre bleue ? En un mot, est-ce à dire que la souffrance engendre la création ? Es posibile…
Ma mère ne sut jamais, parce que jamais je ne le lui dis, qu’elle commit-là une grave erreur. Hélas, elle allait récidiver deux ans plus tard, mais là, je parvins à me faire foutre hors du bahut, tant j’étais révolté par cette injustice. On ne punit pas un enfant amoureux, on l’embrasse.

 
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Les années cinquante ont vu fleurir des bouquets de chansons qui, aujourd’hui, ne sont pas encore fanées, et qui même ont tendance à refleurir comme pour compenser les niagaras de merde qui submergent les ondes. Je sais que ça fait vieux con rétro de dire ça, mais voyez plutôt à quoi nous avions droit, dans le désordre, au cours des années 50 :
Eddie Constantine
Edith Piaf,
Charles Trenet
Patachou
Mouloudji
Luis Mariano
Georges Guétary
Armand Mestral
Maurice Chevalier
Les compagnons de la chanson
Georges Brassens
Léo Ferré
Robert Ripa
Pierre Dudan
Joël Holmès
René-Louis Lafforgue
Yves Montand
Jacques Verrière
Annie Cordy
Line Renaud
Jacques Brel
Marie-Josée Neuville
Maria Candido
Gloria Lasso
Jean-Claude Pascal
Gilbert Bécaud
Guy Béart
Charles Aznavour
Colette Renard
Henri Salvador
Jean Sablon
Bourvil
Fernandel
André Claveau
Catherine Sauvage
Jacqueline François
Annie Gould
Les Frères Jacques
Les 4 barbus
Jean Bertola
Michèle Arnaud
Serge Gainsbourg
Anne Sylvestre
Roger Riffard
Barbara
Philippe Clay
Pierre Destailles
Yvette Giraud
Jean Constantin
Odette Laure
Mireille
Marcel Amont
Juliette Gréco
Francis Lemarque
Bernard Dimey
Jean-Roger Caussimon
Cora Vaucaire
Félix Leclerc

Excusez du peu !
Et je ne parle pas des artistes américains, sinon je n’en aurai jamais fini.
Il va de soi que dans cette ambiance musicale, dans cette foire aux chansons, il y avait de quoi puiser quelque inspiration. A l ‘époque, on ne lançait pas un tube, mais toute l’oeuvre d’un artiste. Jacques Canetti, pour ne citer que lui, engageait dans son petit théâtre des 3 Baudets de futurs grands noms de la chanson, et s’évertuait à leur faire enregistrer des disques snas jeter son dévolu sur telle ou telle chanson.
Le premier 45 tours de Jacques Brel se vendit à 75 exemplaires.
Aujourd’hui, on lui dirait « Jacques, c’est très cool ce que tu fais, mais tu vois ce que je veux dire, bonjour à la Belgique ! »
Brassens ne s’imposa pas avec une chanson, mais avec un 33 tours, et l’Auvergnat n’eut pas plus de renommée que La chasse aux papillons, si j’en crois les copains qui chantaient tout le disque en cour de récréation, au risque d’endurer les foudres du pion ou les sarcasmes de certains profs. Brassens ? Pfffff…

Enfin, à l’aube du printemps, on me libère de la pension, non sans m’avoir chaudement conseillé de ne plus communiquer avec Rosine à la fenêtre de ma chambre. Obéissant, je maintiens ma fenêtre fermée, pour continuer la cour à ma belle à la fenêtre de la salle de bains, plus proche de cette de Rosine. Ce qui me vaut les compliments de ma mère : « C’est bien, maintenant tu te laves ! »
Un jour, dans le gros poste de TSF, j’entends une chanson américaine qui me cloue sur le tapis persan : «The Yellow rose of Texas ». Une mélodie toute simple et joliment rythmée, datant de la guerre de Sécession.
J’y colle des paroles françaises, et ça donne à peu près :

Je m’en vais revoir ma blonde
Oui revoir ma chérie
Retourner dans la ronde
De ses petits amis
Tous les gars de par le monde
Seront de mon avis
Rien ne vaut la bell’ blonde
Qui m’attend en Californie.

Certes, les Compagnons de la chanson étaient passés par là, mais sans garantir l’authenticité de chaque mot, je peux dire que ce fut-là ma première chanson.


 
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Ah ! j’oubliais de mentionner un chanteur dont la voix et le choix des chansons ensoleillèrent mes seize ans : Jacques Douai. Une espèce de troubadour moderne, dont la chansons-fétiche était « File la laine », de Robert Marcy. A noter que cette chanson figurera dans le prochain spectacle qui sera créé en 2007 : « SHERWOOD et cie ».

Fin de l’année scolaire 53-54. A l’heure de la cantine, quelques jours avant la distribution des prix, je demande au prof s’il est possible de jouer un peu devant les familles qui viendront applaudir leurs rejetons, sauf la mienne à qui je demande de ne pas se déplacer, pour cause de non-inscription au palmarès. J’ai fait une année désastreuse, déprimante, jetant l’Algèbre aux orties en estimant que ça ne servait qu’aux lèche-culs assoiffés de prix d’excellence…Une année amoureuse, certes, transi que j’étais par la frimousse de Rosine et le sourire de Noël, mais une de ces années qui, pour toujours, vous laissent un mauvais goût de fiel dans la bouche. Le prof demande à m’entendre, vu qu’il n’a jamais risqué son nez rouge dans la cour de récré. Affalé à sa table en formica bleu ciel délavé, ventre débordant de son froc, les joues nourries au pinard frelaté, il écoute sans beaucoup de passion, puis consent. Mais je le ne vois pas enthousiaste, d’ailleurs au cours de ma scolarité je n’ai jamais vu un seul prof intéressé par mes crises artistiques, qu’elles fussent instrumentales ou littéraires. Aucun prof curieux de ce que créaient les élèves, alors que c’est justement là, à l’école, que le corps enseignant devrait attiser la petite étincelle qui vacille dans les yeux adolescents. Foutre ! ils s’en branlent, ces futurs retraités !
On appelle ça des pédagogues, j’appelle ça des cons.
Qu’est-ce que c’est que cette école insensible aux rêves des enfants, indifférente à toute initiative, sinon une garderie encadrée par des abrutis ?
Cela a peut-être changé, je ne sais pas.
Un compliment de temps à autre, un petit encouragement, une tape amicale sur l’épaule, merde, c’est si difficile ?
Mais bon , nous avons la permission, le pion et moi, de monter sur l’estrade, et c’est mieux que rien.

Houlala…
Au jour du jour J, à mesure que les familles se regroupent dans la salle où seront distribués les prix, je commence à entrevoir ce truc bizarre que l’on nomme « le trac »…
C’est d’abord dans les genoux que ça emménage, pour aller se distraire dans les tripes et remonter dans les poumons, provoquant une mini-paralysie qui donne envie d’assister à une troisième guerre mondiale pour entraver le cours de la cérémonie…
Tous ces gens…
Tous ces gens, ils vont t’écouter, te regarder, te juger, puis te lyncher en ricanant à la poutre maîtresse de la salle…Car ce sont des adultes, et tu n’es qu’un merdeux atteint de cette maladie qu’on n’évite pas : « l’âge bête »


 
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Donc, le trac.


Et je constate que chez le pion, c’est pareil. On ne se dit rien, c’est inutile, car les yeux parlent mieux que les langues. Je me demande à plusieurs reprises si l’harmonica ne va pas s’échapper de mes mains, histoire de fuir une armée de fausses notes.
Non. Après cinq chansons entonnées de tous nos souffles, cœurs et joues gonflés à exploser, les familles et leurs enfants nous font une telle ovation qu’au cours de cette extase d’une minute, j’ai su ce que je ferais pour l’éternité à venir.
Puis les copains se séparent, échangeant leurs adresses avec la certitude de ne jamais se revoir. Noël vient à ma rencontre pour me féliciter gauchement, j’ai envie de le serrer dans mes bras, j’ai envie de pleurer, puis le tram cahotant sur les rails lyonnais couvre le chahut de nos cœurs battants.
Une main agitée à la vitre, c’est tout ce qui me reste de Noël.
Vaya con Dios, mi amor !

De quoi sera fait l’été qui vient ? Les Grandes Vacances, c’est toujours le drame de la séparation d’avec les amis et les amours de trois trimestres. Une cassure brutale dont les parents ne semblent pas se rendre compte, une douleur qu’ils ont peut-être cicatrisée, moi pas. Jamais. C’est sans doute pour ça que j’ai fait des chansons ; pour exprimer en public les souffrances amoureuses, avec si possible de l’humour et de la dérision. Rire de ses pleurs est un plaisir succulent. La nostalgie devient alors positive, et c’est bien.
Mais, soyons juste, cette souffrance est loin d’être insurmontable quand il y a la présence réchauffante des parents. A quatorze ans, on se trouve encore à l’aise entre papa et maman, qui, en ce qui me concerne, furent mon premier public. Public sévère et sans concessions. Fallait pas que je me laisse aller à dégouliner de la mélopée dans la salle de séjour où ils lisaient tranquillement le soir, sous le faible fond sonore de Radio-Luxembourg. Lorsque naisssait un nouveau morceau, j’allais le leur jouer en demandant si ça ne les dérangeait pas. Et si j’assassinais la mélodie, c’étaient les Assises !…Si je jouais bien, fallait que je rejoue. Avec, dans le ventre, une chaude sensation de bonheur. Jamais de flatteries superflues, comme celles qu’on entend souvent chez ces parents extasiés par la nullité de leur petit génie. Pauvres parents qui se saignent le cul aux quatre veines pour payer des cours de violon à leur descendance, moins attachée aux charmes de la Symphonie Pastorale qu’à l’onctuosité d’un Carambar.

Nous irons dans le Jura en juillet, et je retournerai au camp des Gets en août, ah si je pouvais retrouver mon prisonnier indien !…Je lui écrirais peut-être un opéra de dix minutes. Et, sûr, je l’embrasserais enfin sur la bouche, parce que merde y’en a marre d’attendre !

Un bled assez paumé, Lamoura.
Une maison louée sans l’avoir vue auparavant, et ça vaut mieux dans un sens, parce que c’est vachtément minable.
Des chiottes au fond du jardin. C’est assez courant à l’époque, mais ici, le jardin est très étendu, et t’as le temps de tout caquer avant d’arriver à la porte. Maman n’est pas très contente, ma petite sœur s’en fout, et moi j’ai mon harmonica pour oublier l’inconfort du lieu. Papa n’est pas venu, il travaille, on ne le verra qu’à la dernière semaine de juillet.
Accoudé à la fenêtre de ce que j’appellerai « ma chambre », je joue mes mélodies préférées, celles qui ont fleuri tout au long de l’année scolaire, avec, toujours, « Le grisbi », récurrent, on dirait aujourd’hui « le tube de l’année ».
Et voilà que- les anges sont avec moi !- passe au loin, sur le sentier caillouteux, une dame escortée de ses trois enfants. Un grand garçon qui doit être l’ainé, une jeune fille un peu moins grande, et une petite merveille blonde qui sautille plus qu’elle ne marche.
Vous sentez la suite ?


 
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Eh bien non, je ne vais pas me répandre sur mes amourettes de ce mois de juillet 1955, ce serait de l’exhibitionnisme interne, comme dit Cocteau, et par conséquent de l’indécence. Ce mois de juillet en Jura mériterait tout un roman, écrit à la troisième personne pour ne point se valoriser, avec tout ce qu’il faut de décors sublimés, de mensonges vraisemblables, et de romantisme dans lequel j’ai parfois tendance à plonger.
Chantal était une merveille, je l’aime toujours, comme Rosine et les autres, mais le sujet n’est pas là.
Disons que, pour ses beaux yeux, j’ai paradé comme un paon durant tout ce mois ensoleillé, me donnant en spectacle à chaque seconde pour parvenir à ses lèvres, et recueillant ses suffrages moins teintés d’amour que d’amitié. Mais n’est-ce pas l’essentiel ?
On se souvient longtemps de ce qu’on n’a pas touché.

J’ai la tête pleine de Mouloudji.
Sa voix m’enchante, et je chante avec lui, près de la radio.
Un jour tu verras
On se rencontrera
Quelque part, n’importe où
Guidés par le hasard…

Rien que les deux premiers vers me flanquent les larmes aux yeux, cette chanson est insupportable, tant elle ravage le cœur, au même titre que « Le coquelicot »…
La première fois que je l’ai vue
Elle dormait à moitié nue
Dans la lumière de l’été
Au beau milieu d’un champ de blé

Et les années filent, et ces chansons se gravent toujours plus profondément dans la mémoire, avec leurs cortèges de souvenirs. A cette époque, je le répète, la radio est un festival de poésie chantée. Même si ça fait vieux con nostalgique de le ressasser, je m’en fous, et je m’en fous d’autant plus lorsque j’entends les dégoulinantes de vomi qui déferlent de nos radios dites libres. Lorsque je subis, dans la rue, les geysers imbéciles laillissant de ces bagnoles qui se prennent pour des sonos sur roues. Exténuer tout un quartier avec le poum-poum des rappeurs cons, mériterait un tir de bazooka à bout portant. Ce bruit récurrent est d’autant plus révoltant qu’il existe une foule de chanteurs et de groupes de haute qualité, parfaitement ignorés, voire boycottés, par les télés de merde et les radios de pisse. Et dire que nous avons un MINISTERE DE LA CULTURE !!! Mais bordel de merde de pine à cul, à quoi sert-il, ce ministère de la culture ? A masquer l’inexistence de la culture ? Combien de fois s’est-il élevé, ce ministère de la culture, contre la fermeture des théâtres, music-halls et cinémas parisiens, pour ne citer que Paris ? Combien de fois ? Jamais.
Bref, pour amuser la galerie de ce petit jardin du Jura, je fais le clown et mon Dieu, c’est assez apprécié. Maman exhale de longs soupirs : « Aaaaaaaaaaph…C’est l’âge bête !… » Cette expression m’énerve et me flanque un petit coup au ventre, mais bon, si l’âge bête inclut que l’on fasse rire l’environnement, poyrquoi pas. Plus tard viendra sans doute l’âge con, le temps d’être sérieux, et cette perspective ne m’enchante guère. Vu que mes projets d’avenir sont très flous, comme souvent à cet âge, on voudrait tout faire et si posssible des choses inacessibles au budget familial. Harmoniciste, oui, mais combien d’années pour se perfectionner ? Quand on entend les maîtres du genre à la radio, ben…

Adieu Chantal, on se reverra dit-on, au moment d’échanger nos adresses. Tu parles ! c’est toujours pareil, on s’adore jusque sur le quai de la gare, on souffre quelques jours de cette séparation brutale et obligée, puis les feuilles d’automne viennent recouvrir tout ça. Mais pas tout-à-fait, puisque les anciennes amourettes reviennent pointer leur nez dans les chnsons, prfois des dizaines d’années après…
Je m’souviens d’un coin de rue
Aujourd’hui disparu…

Je pleurais en attendant
Un amour de quinze ans…

Merveilleuse chanson de Trenet, qui plongeait les gars de mon âge dans une certaine mélancolie, même si, de très loin, les rumeurs du rock n’roll s’annonçaient comme un lointain nuage de poussière dans un paysage de western.


 
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Et puis c’est le retour au col des Gets, mon Indien a déserté, dommage, me voilà empli de nostalgie pendant une bonne heure. Le curé qui nous dirige demande à la cantonnade s’il serait possible d’organiser des veillées car, ajoute-t-il, yaura beaucoup de touristes et on pourrait peutr-être faire payer les places et ainsi s’offrir quelques douceurs, voire deux trois excursions. Bien sûr, je ne suis pas le dernier à proposer mes services, et l’on peut dire sans trop enjoliver que ce camp du mois d’août fut presque entièrement consacré aux répétitions de sketches, chansons et musique. Musique, exclusivement interprétée par un ancien de l’an dernier, qui a apporté son banjo. Et qui en joue fort bien. On l’appelle vite « Mister banjo », d’après une chanson en vogue interprétée par Line Renaud.
Oh-oh mister Banjo
Le bateau est parti
Oh-oh mister Banjo
Sur le Mississipi…

Signalons au passage que c’est le temps de l’exotisme en chansons, ardemment entonnées par Luis Mariano (Le chanteur de Mexico (La belle de Cadix), Georges Guétary (Un Américain à Paris, Honolulu…) Yves Montand ( Dans les plaines du Far-West), Armand Mestral ( O Cangaceiro ), les Compagnons de la chanson (Mon île au soleil), Line Renaud, et j’en oublie beaucoup. On y chante que là-bas, l’herbe est plus verte, et que l’amour vous saute au paf dès que vous débarquez sur le port de Papeete ou de Porto Rico. Evidemment, nous chantons tous ces succès à gorge déployée, surtout en cheminant le long des longs sentiers de montagne, sans jamais se poser la question de savoir si le paradis est ailleurs. Ouais, on sait bien que les paroles sont un peu cul, mais les mélodies qui vous entrent par une oreille ne ressortent jamais par l’autre.
Et donc, nous constituons de petites troupes de gugusses en vue de la veillée du samedi soir, avec l’espoir secret d’emballer une belle jeune touriste pas trop chaperonnée par papa-maman. L’idéal dans ce genre d’affaire, c’est la jeune beauté venue avec un grand-mère qui n’a plus la force de lui courir après pour vérifier ce qu’elle va faire dans les feuillus de l’orée des bois. Oh, reconnaissons que ce genre d’aventure ne courut pas les sentiers ombragés, mais que tout de même, parfois, l’un d’entre nous avait la chance de choir aux pieds de la princesse de la plus haute tour…
Si le roi savait ça, Isabelle
Isabelle si le roi savait ça
A la robe de dentelles
Vous n’auriez plus jamais droit
Isabelle, si le roi savait ça.

Trop timide, moi, trop timide pour enlever la belle sur mon cheval, c’est vous dire si certains soirs, le sommeil se fit attendre chez celui qui attendait le grand amour. Mais bon, on n’en meurt pas, et dès le lundi matin, la répétition du prochain spectacle donne à espérer qu’on reverra celle qu’on avait repérée au troisième rang, dans le réfectoire qui nous servait d’Olympia.

La plupart des sketches sont des blagues jouées à plusieurs, comme celle du mort qui parle, et finit par dire à l’infirmier qui le veille : « Quand on est mort, on ferme sa gueule ! » Gros succès, surtout quand l’infirmier feint la surprise en se torturant le visage et pousssant des cris de frayeur à réveiller la montagne endormie.
Ainsi, au fil des jours, au fil des sketches et des chansons en chorale, les sandales s’accoutument à l’estrade. Après chaque veillée, le curé nous dit qu’on a encore fait des progrès, au point qu’on aimerait prolonger la durée du camp d’été jusqu’à l’an prochain, et au-delà si possible. Surtout qu’on gagne de l’argent ! C’est presque comme si l’on exerçait un métiern estime mister Banjo qui se voit déjà courant les routes de France avec sa troupe de saltimbanques. Oui, c’est presque comme si…Et certains d’entre nous ne savent pas que dans leur subconscient, quelque chose fait son chemin…

Quelques mots sur le curé qui dirige le camp : c’est un ancien prêtre-ouvrier. Ancien, car l’année d’avant, le pape Pie XII a dissous la congrégation, estimant sans doute qu’un prêtre ouvrier, ça fait communiste. J’aurai l’occasion par la suite d’en connaître d’autres, de ces braves types qui étaint plus chrétiens que catholiques, et qui jamais n’entendaient vous convertir ou vous maintenir dans la religion.

 
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Année scolaire 1955-1956, un festival de découvertes, une année qui chante, jusqu’aux quatre coins de la cour de récré. Collège Saint-Just, sur la colline lyonnaise de Fourvière. Le corps enseignant est curé pour une large part, mais pas corbeau. On ne nous assène pas les évangiles à chaque carrefour. Et même, les élèves les plus turbulent peuvent chanter des choses un peu olé-olé dans la cour, sans que tombent sur eux les foudres du surveillant pourtant très sévère. C’est ainsi que de temps à autre, entre deux lancers de balles de basket, j’entends des bribes de couplets, de refrains, qui parlent de chasse aux papillons, de gorille ou de parapluie…De peur de passer pour un ignare, je n’ose demander qui ch ante ça, jusqu’à ce soir mémorable où Europe 1 diffuse une drôle de voix grave soutenue par une guitare, évoquant un Auvergnat, une hôtesse, un étranger, un père éternel…
Bang !
C’est ce soir- là que, comme on dit, tout a basculé.
Je me suis levé, mains aux poches, en me disant, et je m’en souviens parfaitement : « C’est ça que je ferai plus tard ».
A dater de cette chanson, il n’était plus question de subir les influences de qui que ce fût, les paroles sages des adultes qui affirmaient que dans la vie tout n’est pas rose, les constataions définitives des invités qui, prenant à témoin le gigot à l’ail du dimanche midi, déclamaient que dans ce métier, ya beaucoup d’appelés mais peu d’élus. Pouvaient dire ce qu’ils voulaient, il n’était plus question d’écouter, leurs voix étant couvertes par celle de Georges Brassens.
C’est ça que je ferai plus tard !
Oui coco, mais il te faut une guitare. Et là, ben…Les parents ne sont pas riches, je leur coûte de l’argent avec mes études au collège privé, l’appartement, superbe, n’est pas donné, et papa rame dans un boulot qui fluctue sans cesse. Alors, acheter une guitare…
Deuxième coup de tonnerre : Marie-Josée Neuville ! La collégienne de la chanson, comme on l’appelle. Elle a seize ans, une voix qui me cloue sur place, de bonnes chansons, un mignon visage, hélas escorté par deux nattes qui lui donnent un air de cheftaine de Louveteaux.
Maman vient de terminer
L’histoire du cow-boy Johnny
Petit Pierre a écouté
Et s’est endormi
Dans le ciel la lune luit
Eclairant le petit lit
Où l’enfant a souri
En retrouvant Johnny…
Evidemment, à lire, ça fait pas trop poésie, mais il y a la voix, l’accompagnement avec une seule guitare, et les autres chnsons du premier 33-tours, avec notamment :
-Gentil camarade
-La maison de ma grand-mère
-Une guitare, une vie
Et c’est sur Gentil camarade que se fixe mon choix, je l’apprends par cœur, sans me dire une seule fois que c’est une chanson de fille. Cela dit, comme il m’arrive parfois de tomber amoureux d’un garçon, il ne me déplaît pas de bander pour le pote de Marie-Jo. Aujourd’hui, on s’en fout, mais à l’époque, ça faisait désordre. Les homos étaient des tapettes, désaxés, détraqués, malades,tantes, tout juste s’ils ne devaient pas sortir dans la rue avec une étoile rose cousue sur la manche. Mais tu sais, lorsqu’en 1955 on tombe en amour pour l’un ou l’autre sexe, on est pas normal et le monde adulte te fait la gueule, alors…Tiens ? il ya une dizaine d’années, un psychologue de foire, formé aux fêtes de la bière, disait à la télé, en regardant bien la caméra de front : « Un enfant ne tombe pas amoureux ». Ben oui, vu sa gueule, on se doute bien qu’un ado ne saurait feuger face à cette tête de bourre !
Au collège Saint-Just, il y a des amitiés particulières, comme partout où les filles sont absentes. On a presque tous un petit copain des classes inférieures à qui l’on fait plus ou moins la cour, avec plus ou moins de tact. Et c’est une joie que de lui chanter des bouts de chansons pour son plaisir ; c’est ainsi que je noue connaissance avec deux élèves, visiblement amourachés l’un de l’autre, qui s’échangent à voix haute des chansons de Brassens et de Marie-Josée. On dirait du troc. Tu connais celle-ci ? Et celle-là ? Tiens, écoute…Et moi, à distance respectable pour ne point troubler les deux pigeons, j’écoute. Ils chantent bien, les bougres. Et fort juste. J’ai très envie de me joindre à aux, mais, avec mon répertoire d’opérette, que pourrais-je leur offrir d’autre que Mexico, Rossignol, ou Maître Pierre ? Ah, si les parents avaient un tourne-disques ! Mais c’est comme pour la guitare, z’ont pas les sous.
Passer devant la vitrine d’un magasin de musique est une délicieuse torture. Toutes ces guitares…Offertes aux mains du passant, moyennant monnaie, et toi, avec tes quelques francs dans tes poches, tout juste capable de t’offrir le cinéma ou un paquet de High Life…Ma mère me file un peu d’argent chaque semaine et me recommande de faire des économies, mais des économies, c’est au-dessus de mon âge.
Dès que La chanson pour l’Auvergnat s’est bienb carrée dans ma mémoire, je la chante en partant au collège, sur le trottoir qui mène au tram. C’est un bon départ pour la journée, une manière de quitter Rosine, Mireille, Martine, Josette, Catherine avec la fleur à la bouche, en se disant qu’un jour viendrait où je les ferais se pâmer avec ma guitare au genou. L’amour, ça fait chanter. Et c’est toujours ça de pris.


 
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Et puis l’année scolaire coule dans les eaux de la chanson, des chansons, que la radio ne cesse de nous balancer aux oreilles, alors ça donne envie d’écrire et mon amour des stylos va grossissant, et j’écris en cachette pendant les heures d’études, dominées par un jeune curé pas drôle du tout, prof de solfège, le père Bouillé, allez donc savoir pourquoi je me rappelle son nom. On ne s’aimait pas. Un jour, il me flanque deux heures de colle pour avoir joué de l’harmonica en récré. Un prof de solfège qui te punit parce que tu fais de la musique ! D’accord, le règlement stipulait qu’il fallait obligatoirement jouer pendant la récré, jouer au ballon, ou à n’importe quoi qui faisait bouger, alors bien sûr je lui dis : « Mais mon père, j’ai joué, de l’harmonica ! ». Deux heures.

En-dehors du père Bouillé, le collège était agréable, les curés pas trop curés, sauf bien sûr celui qui faisait l’éducation religieuse, et sur lequel les plus pervers des copains se faisaient les dents. Voyez-vous, il n’est pas bon de déplorer l’existence des profs cons. Au contraire, il faut louer le ciel de les avoir créés, faute de quoi le recul critique, le sens de la satire, ne sauraient s’aiguiser. On a besoin d’antagonismes et Dieu sait si au cours de nos études il s’en présente ! Combien de fois ai-je hurlé de rire sous l’effet grinçant de mes potes plaisantins qui singeaient les profs directement descendus du singe !...Ah, c’est là qu’on se rend compte à quel point l’érudition ne fait pas l’intelligence…Mais il faut de tout pour faire un monde, et dans notre monde de cette année-là, s’il y avait de tout, il y avait surtout du très bon. Un prof de maths qui termine ses cours en nous lisant du Saint Exupéry au point qu’en quittant le collège le soir on a tous envie de devenir pilote dans l’aéropostale, c’est pas mal, et ça t’a une sacrée gueule. Le plus fort dans tout ça, c’est quand il nous dit un jour : »Vous pouvez fumer »…Sitôt dit, trente- deux paquets de clopes jaillissent des poches et, s’il n’y avait les fenêtres grandes ouvertes, la classe serait devenue un four de locomotive. Désormais, il fut inconcevable d’aller au cours de maths sans cigarettes.
Quoi, comme cigarettes ? Hé là, on sort du sujet, mais bon. Généralement, des HIGH LIFE, parce que ça se vendait en paquets de dix. Les jours de bonne fortune, des Pall Mall, Balto ou Camel. Qu’on fumaillait en allant du collège jusqu’au tram n° 3, le long de la rue des macchabées, puis dans la descente qui menait dans la pleine ville. En descendant du tram, fallait se taper des bonbons à la menthe pour pas sentir le tabac en arrivant at home. Ce qui fit dire un soir à mon père : « Je ne savais pas qu’on pouvait fumer de la menthe… »
Tout ça pour vous dire qu’il y a de bons souvenirs de cette année-là, avec, toujours en plein cœur, le visage angélique de Rosine, qui fut ma première muse, et pendant longtemps, très longtemps. Si je la croise un jour, à Lyon ou ailleurs ou bien au ciel, je la prendrai dans mes bras pour la remercier de m’avoir fait heureux, et m’excuser de l’avoir mal aimée, comme toutes les autres…

 
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La fascination pour Brassens ne cesse de s’amplifier. Je suis à l’affût de toutes ses chansons, et vais les débusquer dans les magasins de musique où les partitions permettent de déchiffrer les accords de guitare pour les accompagner. Mais encore faut-il en posséder une, et pour l’heure, c’est inespéré. Alors on fait ce qu’on peut sur l’harmonica, mais le résultat est limité. Cela dit, n’exagérons rien : n’ayant pas la télévision, je ne vois jamais ni Brassens ni les autres, et donc la tentation est moins forte.
Soyons juste aussi : n’étant pas frénétiquement obsédé par la perspective de devenir chanteur, mon souci est de plaire aux filles en me découvrant des aptitudes de petit clown, et l’opération réussit parfaitement en ce mois de juillet 1956, sur les bords du Léman, à l’hôtel Bellevue de Messery…
Mes parents ont loué une maison face à l’hôtel, et chaque jour, je vais me divertir en compagnie des familles de touristes qui se prélassent dans les jardins du Bellevue. Là, il y a des filles de tous acabits, des grandes, des moyennes, des petites, des boulottes, des pimbêches, des bavardes, des muettes, et Florence.
Ah ! Voilà qui mérite le détour de la plume !
Florence. Imaginez une préadolescente fluette, absolument blonde aux cheveux mi-courts, une démarche d’ange évoluant sur des nuages, et une faculté de rire à pleines dents chaque fois que je dis une connerie. C’est un plaisir de la voir rire, sourire, fou-rire. Tant que j’en remets, à outrance, au risque d’entendre les adultes se lamenter : « Ah…C’est l’âge bête !... » Parce que eux, ça ne les fait jamais rire, à croire qu’il existe un code de l’humour chez les ados, ou, c’est bien ça, et je le vois bien aujourd’hui, satisfait que je suis en constatant que je n’ai pas perdu ce code. A 66 ans, je les fais toujours rire. Et ce n’est pas un mince blason !
Ainsi coulent les heures. Dans le jardin en gravier de l’hôtel, sur la minuscule colline qui s’élève non loin, sous ses arbres blasés, et parfois le long des petites routes sans bagnoles qui vont s’évanouir dans la plaine du Chablais. Départementales des fins de journées, quand le soleil se cache derrière la barre du Jura pour nous masquer un peu aux regards des adultes qui s’ennuient après dîner, promenades ponctuées de rires nerveux, d’évocations amoureuses voilées, d’élans du cœur trop vite réfrénés, bref, la vie. Cette vie qui s’empare toujouirs de tout moi lorsque je retourne traîner sur les bords du Léman, avec cette nostalgie qui fait tant de mal et tant de bien…Le Léman à mes yeux, c’est Florence, ce sera toujours Florence. L’eau du grand lac a caressé son corps, et peut-être s’en souvient-elle. C’est ce que j’aime à croire chaque fois que ma voiture me ramène vers Thonon-les-bains, Genève, Messery, et les environs qui dominent le grand espace bleu. Aussi, le bleu fut-il toujours la couleur de Florence. Et si jamais nous ne nous sommes tenus par la main, je peux dire en compensation que cet amour me survivra, sur les rives allobroges.
Pardon pour ce récit à l’eau de rose, mais c’est sincère. Et je crois pouvoir dire que mes manifestations clownesques furent un bon apprentissage pour la suite, tant j’étais obsédé par l’appétit de plaire. Florence fut l’un de mes premiers publics. Et si d’aventure elle ne riait pas à l’une de mes vannes, j’en étais profondément affecté. Comme si une petite voix me disait : « Hé ! on peut pas être toujours bon ! ».
Mes journées consistaient à me donner en spectacle devant les jeunes de l’hôtel Bellevue, mais la seule présence de Florence aurait suffi pour me griser, des orteils aux cheveux. Là je me trompe un peu, car la seule présence d’une personne ne constitue pas un public. Se donner en spectacle et recueillir un succès quasi permanent provoque une espèce d’orgasme au long cours, qui va se prolongeant dans la soirée, jusqu’à l’aube de la nuit, quand le premier sommeil vient vous bercer. N’étant pas médecin ni psychologue, je me demande ce qui peut bien se passer dans nos cellules nerveuses à ces moments-là. Quel chahut s’empare de nos organes, et comment bat le cœur, avec toute cette joie faite de plaisir et d’affection envers l’être que l’on aimerait tant serrer dans ses bras… J’ai toujours en tête ce mot de Chaplin répondant à un journaliste qui lui demandait pourquoi il faisait du cinéma : « Les femmes coûtent cher ! ». Pauvre journaliste, qui s’attendait à une réplique puisée dans les hauts fonds de notre réflexion culturelle…J’ajouterai, mais c’est peut-être une grosse connerie, que quand l’homme fait rire la femme, c’est d’abord à sa culotte qu’il s’adresse. J’oserai même surajouter que quand l’homme parle à la femme, c’est à sa chatte qu’il cause…Bien entendu, au cours de la période précédant le plumard. Regardons-nous, les mecs, au restau, minauder comme des bécasses en rut, face à nos futures proies ! Ce que nous sommes beaux ! ce que nous sommes galants ! ce que nous sommes drôles ! Ce que nous sommes fins ! N’est-ce pas dans ces moments-là que l’ esprit se situe tout entier à la pointe du gland ? Enfin bon, je dis ça, mais j’accepte toute contradiction.
Le jour où nous échangeâmes nos adresses avec la ferme intention de s’écrire, il pleuvait très fort sur le Léman. Sûr qu’un immense courant d’affection rapprocha nos cœurs en même temps que nos regards ; quand il pleut aujourd’hui sur le lac, je ressens une chaleur qui ressemble au bien-être.


 
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Août détestable. Florence me manque à chaque seconde. A lors, au fil des heures et des jours, je dirai même des années, se dessine dans mon imagination l’image d’une princesse aussi désirable qu’inaccessible. Qui m’accompagne partout. Que je n’embrasse jamais. Mais qui devient d’autant plus désirable qu’elle est inaccessible. Je lui envoie une lettre par jour. Jamais de réponse. Si elle m’avait donné une fausse adresse, les lettres reviendraient. Mes lettres arrivaient à bon port. Qui ouvrait la boîte aux lettres ?
Août détestable, si au moins j’osais me laisser aller aux confidences avec un copain du centre de vacances du col des Gets où je reviens chaque été…Le chagrin partagé à deux est quatre fois moins fort, tant il est bien connu qu’un chagrin d’amour est une plaisanterie de mauvais goût. Il n’est que d’entendre toutes ces mélopées infectes qui se vautrent dans la narration pleurnicharde des amours finissantes. Rares sont les auteurs qui ont injecté un brin d’humour et deux brins de poésie dans une chanson de fin de parcours amoureux.
Le 22 septembre
Aujourd’hui
Je m’en fous

ce soir j’attends Madeleine
j’ai apporté du lilas
j’en apporte tout’s les s’maines
Madeleine elle aim’ra ça


Quitter sa petite amie avec un œil qui pleure et l’autre qui rit, ça c’est du meuble !

Août détestable, je n’ai plus le ressort de me faire remarquer avec mes singeries. Me voilà devenu anonyme, pâle, sans relief. Comme en prison. J’écris à mes parents pour qu’ils viennent me chercher, mais ils se font tirer l’oreille. Je n’ai pas encore pris conscience du fait qu’ils se séparent facilement de moi. Aujourd’hui, quand je repasse le film de mon enfance, j’y vois plein de trous, correspondant aux périodes où ils m’envoyèrent en pension pour des prétextes de santé. Je n’étais peut-être pas très solide après cinq années de guerre où la faim, la peur et le froid étaient notre ordinaire, mais je ne me sentais pas plus faible que les copains du Vésinet. Et si j’en crois toutes nos galopades à travers pelouses et sentiers, toutes nos aventures guerrières dans les grands jardins truffés de buissons, tous nos chahuts en forêt de Saint Germain, je ne pense pas avoir dérogé aux principes de la belle et bonne forme physique. N’ayant jamais questionné mes parents sur ces fréquentes séparations, je n’aurai jamais la clé du mystère.
Mais ces longues absences du nid familial n’offrirent pas que des inconvénients : privé d’affection parentale, il me fallut bien me jeter dans d’autres bras, embrasser d’autres joues, fréquenter d’autres lits. Et, donc, me laisser aller à tomber amoureux de tout joli visage, sans me demander jamais si ça faisait ou non de la peine au petit Jésus. Les curés nous disaient souvent à l’époque qu’il fallait laisser les filles tranquilles, parce que c’étaient de futures mères. Loin de moi l’idée d’en douter, car à travers leurs bouches c’était le bon Dieu qui s’exprimait, or je dois dire, et de cela je suis certain, que dans mes moments d’attirance physique pour les jolis visages, pas un seul instant Jésus ne m’apparut avec un doigt levé pour opposer son veto à mon désir précoce d’explorer les culottes Petit-Bateau. A croire que les instances divines s’étaient liguées pour me foutre une paix royale en période d’abordage.

Et, toujours, faire le singe pour amuser la galerie. On surnage comme on peut, au risque de s’attirer moult brimades, humiliations et autres punitions pour avoir dérogé aux règles de bonne conduite qui, dans les années quarante, étaient ce qu’elle ne sont plus, et c’est tant mieux. Parfois, le ciel nous envoyait une monitrice intelligente, belle et affectueuse, qui n’avait pas assez de mains pour accueillir les nôtres, et faisait office de maman secondaire.
Mais il faut reconnaître que dans leur écrasante majorité, les vieilles salopes de vingt ans aux moustaches naissantes nous faisaient payer la circonférence exagérée de leurs croupes, que même un âne eut dédaigné de renifler. Notez que grâce à ces conglomérats de connasses genre cheftaines de Louveteaux dont le crucifix avait glissé de leur cou pour chuter au tréfonds de leurs vulves, bien des chansons naquirent plus tard en guise de vengeance. L’adversité n’est pas mauvaise pour peu qu’elle soit viable, et elle peut même éveiller des vocations.

Août s’achève et s’éveille un septembre chargé comme un ciel d’orage : on me renvoie en pension.
Au collège Saint Joseph de Thonon-les-bains, que j’avais subi trois ans plus tôt. A l’ombre des « frères des écoles chrétiennes » dont le ministère semblait voué à la lutte contre le plaisir solitaire et autres pensées impures. Il planait dans cet établissement massif une odeur d’interdiction de jouir, à travers les sermons, les heures de catéchisme, les allusions des profs, et c’était ça qui nous invitait à la gaudriole dans l’ombre propice des dortoirs et le parfum aigre des chiottes. Tandis que les chers frères du collège psalmodiaient des cantiques à l’endroit de la masturbation, tout Saint Joseph se branlait. Je jure que, de ma vie, je n’entendis prononcer plus de cochonneries que dans ce pensionnat dont la sainte réputation allait bien au-delà des limites du département. La Suisse puritaine y envoyait quelques-uns de ses enfants, c’est vous dire si les familles accordaient toute confiance à nos chers frères.
On me renvoie en pension sous le faramineux prétexte que la famille de Rosine et la mienne en ont marre de subir nos aventures amoureuses. Retourner chez les frères pour être tombé amoureux de Rosine ! Difficile à croire, mais de ce point de vue, nous nagions dans une époque de merde. J’ai du mal à avaler ce prétexte, que sur l’heure je n’analyse pas. Trop jeune pour analyser. Et c’est tant mieux pour les parents, parce que si tu analyses à seize ans, tu les jettes aux orties. Or, faut bouffer. Donc, mieux vaut fermer sa gueule en ruminant sa douleur.
Comme chaque fois qu’elle commet une injustice, ma mère compense avec un geste destiné à se faire pardonner. C’est ainsi que le jour de mes seize ans, elle m’offre ma première guitare ! Dire que je m’y attendais serait un mensonge. Une guitare d’occasion, avec trois cordes rouillées, autant dire une merveille. Sachant qu’il me faut trois accords pour composer une chanson, j’en fabrique trois, ignorant encore qu’il y a des règles pour accorder une guitare. De bric, de broc, torturant avec délice les doigts de ma main gauche, je parviens en une heure à ficeler les trois supports qui soutiendront ma première chanson : « L’âge bête ». Cinq couplets pour se défouler contre les adultes.
Combien de fois ai-je pu seriner cette première chanson ?...
Le soir après dîner, mon père me convoque au salon et me dit :
-On a entendu quelque chose qui venait de ta chambre, tu pourrais nous le faire entendre ?
Chanter pour la première fois en public…Un public composé de ma mère, mon père et ma petite sœur qui ne comprend rien à son âge, mais qui manifeste dans ses yeux ronds une surprise qui me flatte.
Maman trouve ça génial, mais ça ne veut rien dire.
Papa estime que c’est assez bon, et ça veut tout dire.
Oui, j’en suis convaincu à la seconde où il manifeste sa satisfaction, je ne ferai pas d’autre métier que chanteur. S’il est de grands moments dans une vie, ce soir-là en fut un.
Hélas, le bonheur est de courte durée, car mon ciel tout bleu va bientôt prendre la couleur sombre des soutanes du clergé.
On dira ce qu’on voudra, j’emporte ma guitare. J’emporte ma guitare, sinon je me balance du septième étage, n’ayant plus d’autre raison de vivre que mes petites chansons. D’ailleurs, j’ai tellement l’air déterminé à l’emporter sous mon bras que ni père ni mère ne songent à s’y opposer.
Une guitare au collège, à cette époque ?
Sachez que lorsque ma mère m’inscrivit chez les taches, le proviseur dixit qu’il n’y avait plus de places dans les dortoirs ! Quelle chance dans mon malheur ! Mais que ça pourrait s’arranger avec une chambre louée en ville, où je devrais retourner tous les soirs après dîner. Tu vois ça d’ici : un pensionnaire externe. Le luxe. Le raffinement. Libre.
Dans cette chambre qui donnait sur les monts du Chablais, à quelques coudées du château de Ripaille, naquirent je ne sais combien de chansons. A peu près trois quatre par semaine, vite oubliées parce que dénuées de corps et d’âme, et bâclées musicalement. Chansons dédiées pour la plupart à Florence, Rosine, et autres fiancées imaginaires qui, à l’aube du sommeil, incitaient ma main gauche à ignorer ce que faisait ma main droite, loin des credos pudibonds du collège où les frangins continuaient, avec un acharnement héroïque, à lutter contre la masturbation. Peine perdue, si j’en croyais les copains : à moins de glisser un frère dans chaque lit, impossible de mettre fin à la branlette vespérale. Je dirai même qu’avec un frère dans ton lit, tu as toutes les chances d’obtenir satisfaction tout en gardant les mains en l’air. Mais de cela, nul ne s’indignait avec véhémence, car ça faisait partie des traditions, voyez certaines œuvres littéraires qui en faisaient état sans jamais soulever la moindre indignation dans le pays.
Bon, va falloir que j’achète des cordes neuves, si possible six, et que j’accorde tout ça si je ne veux pas continuer à bidouiller de pauvres mélodies.
Trouver un magasin de musique à Thonon, en toute clandestinité, car je n’étais pas autorisé à me balader en ville. Surtout qu’à la nuit tombante, un frère-espion parcourait les rues afin de vérifier qu’aucun pensionnaire ne faisait le mur. On chuchotait que certains élèves de première faisaient parfois le mur pour s’en aller en douce investir une carrée du centre-ville où les attendaient des créatures qui se faisaient rémunérer. Cette rumeur nous faisait rêver, nous les élèves de troisième, pas assez courageux ni assez riches pour oser tenter pareille aventure.
Je n’ai pas le droit d’aller en vielle, c’est pour ça que j’éprouve un bonheur indicible à le faire, car dans la nature humaine, braver l’interdit est une seconde nature. Aussi, par un samedi d’octobre généreusement ensoleillé, alors que le Léman était déjà vêtu en dimanche, et tandis que les camarades tapaient le ballon sur le stade, me risquais-je sur les trottoirs de Thonon, faisant bien gaffe de ne pas croiser une soutane à bavette.
Alice pénétrant au pays des merveilles, ne dût pas être plus émerveillée que moi poussant la porte du magasin de musique où le soleil ruisselait sur les guitares, les saxos, les pianos et autres trompettes d’or.
Avec en poche un jeu de cordes toutes neuves et en main la méthode de guitare d’Auguste Zurfluh, je retraversai la ville en rasant les arbres et les murs, et le souvenir de cette escapade me tient encore aujourd’hui si chaud au cœur qu’il m’est tours agréablement excitant de retourner à Thonon. Car malgré l’ombre du collège, il restera toujours les lumières de la ville.


 
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Chansons, chansons, chansons, et rien d’autre n’a d’importance. Alors évidemment, les résultats scolaires tombent au-dessous du niveau de la mer, et je m’en fous totalement, éprouvant même une certaine jouissance à me venger de mes parents. C’est souvent, pour ne pas dire toujours, que l’on agit par réaction, et cette inaction était pour moi une forme d’action dirigée contre cette injustice que les adolescents ressentent si fort sans pouvoir le formuler, du moins à cette époque. Mais si la protestation demeure souterraine par crainte de se prendre deux baffes à travers la gueule, il reste que sous couleur de chansons, on peut exprimer bien des choses. L’auditoire adulte vous pardonnera, estimant qu’il y a là une crise d’acné mise en musique. La guitare est un solide rempart, derrière lequel se défoule tout ce qu’on a gardé sur l’estomac.
Nous sommes donc mauvais élève, nous chantons des choses que réprouve la morale, nous fréquentons les quelques mauvais esprits détestés par les pions en robes noires, le Frère Supérieur nous regarde de travers, mais cela est insuffisant pour se faire virer du cloaque. Même une amitié particulière nouée avec un jeune vietnamien ne parvient à m’attirer les foudres définitives. Ce superbe asiatique est premier en instruction religieuse, il convient donc de ne point perturber sa conscience, semblent penser les chers frères. Alors, que faire pour retourner à Lyon ?
A l’aide de ma guitare, je tente un ultime assaut pour énerver les taches sombres. Et je profite d’une petite fête de fin d’année pour monter sur une table du réfectoire et entonner cinq petites choses pas très catholiques, avec « L’âge bête » en fin de parcours. Les copains exultent et rient très fort, tandis que les deux ou trois frères baissent pudiquement les yeux et applaudissent avec deux doigts.
Va-t-on me convoquer chez le Frère Supérieur ?
Nenni. Ce qui démontre une certaine tolérance chez les profs, dont l’un d’eux va jusqu’à nous faire écouter un disque 45 tours enregistré par un prêtre, le père Duval, en me disant droit dans les yeux : « ça, c’est de la chanson ! ».
Et ma foi je lui donne raison, tant les mélodies me plaisent. Le père Duval fera une belle carrière, avec en point d’orgue un récital géant au cinéma Paramount de la place Clichy. Il fréquentera Brassens, déferlera dans tous les patronages de France, puis mourra dans les vapeurs d’alcool.
C’est par un beau matin de décembre que je trouvai l’arme absolue : lacigarette !
Sur le chemin qui va de ma chambre au collège, je sirote chaque matin, dans l’aube froide et humide de Thonon, une Gauloise goût Maryland dont le paquet jaune ne quitte plus mes habitudes naissantes de fumeur
inspiré…A cette époque, toutes les photos d’artistes montrent l’artiste pourvu d’une cibiche au bec, à la manière d’Humphrey Bogart, donc moi qui suis un futur artiste, je me dois de m’initier à l’usage de la clope. Sachant qu’une fois parvenu en salle d’études, mon haleine va investir la classe de son goût Maryland.
Le frère Supérieur s’en aperçoit le premier. Tandis que je fais semblant de réviser mes leçons, il se poste derrière moi pendant cinq longues minutes. Tel une présence lourde de menaces. Va-t-il me questionner sur-le-champ ? Me convoquer dans son bureau ? Non point. Il enverre une lettre à ma mère pour lui signifier mon renvoi, amis en douceur, car cet homme passe pour être doux, en dépit de sa stature imposante. Il parle
très peu, ce qui nous repose du reste de la basse-cour. Donc, je pourrai revenir au collège, le temps de trouver un autre établissement.

Bonne et mauvaise nouvelle : nous allons déménager à Paris. Bonne parce que je vais quitter définitivement ce collège et que je vais peut-être revoir une de mes fiancés d’antan, mauvaise parce que Lyon, c’est fini. Rosine, fini à jamais. Les copains de la rue Jean Mermoz, adieu à jamais. Il y a du déchirement dans l’air, mais la Tour Eiffel qui se profile au loin me laisse espérer quelque chose du côté de la chanson. J’ignore quoi exactement, mais il n’est bon bec que de Paris, 58 rue Caulaincourt. Dès le premier contact, j’aime le quartier, qui annonce Montmartre et domine la place Clichy où ça grouille de monde. Je vous passerai les détails de l’emménagement, suffit de savoir que c’est au premier étage, chez ma grand-mère paternelle, qui adore mon père et déteste ma mère depuis toujours. Donc, ambiance. J’ai deux cousines, légèrement plus âgées que moi, il en est une avec qui j’aimerais faire mes premières armes sur le canapé, mais ses grands yeux noirs d’Espagnole fière et hautaine ne me solliciteront jamais. Donc, il n’y a pas ici de sujets de chansons. Faut chercher ailleurs, et voici qu’on jour après une plongée dans la bibliothèque paternelle, je tombe sur Victor Hugo, dont j’ignorais absolument tout. A lire les Odes et Ballades, je suis émerveillé. Ce Victor Hugo écrit aussi bien que Georges Brassens, me dis-je, quelques jours avant d’entendre à la radio « La légende de la nonne »…C’est le coup de foudre. La légende de la nonne est un très long poème, dont Brassens a isolé quelques strophes pour en faire un petit bijou que j’aimerais réentendre mille fois, mais nous n’avons toujours pas de tourne-disques ! Si vous connaissiez votre chance, les mômes d’aujourd’hui, qui pouvez écouter tout ce que vous voulez dès les fonds baptismaux !
Alors, on achète la partition dans une petite boutique de la rue Custine, et, tout en revenant de l’île aux trésors, on découvre les petites nanas parisiennes, emmitouflées dans leurs duffle coats, jolies à mourir, aussi coquettes que distantes, ce qui ne laisse pas de me faire souffrir, à cet âge où j’estime que toutes les filles devraient m’épouser.
Victor Hugo, popularisé par Brassens et quelques chanteurs confidentiels, n’est pas une star au collège religieux où j’échoue, rue des Francs Bourgeois. Ce poète-écrivain-dramaturge-dessinateur-combattant devrait se voir fêté dans toutes les classes, du CP à la Terminale, mais bon, la plupart des profs étant mous du cortex, mieux vaut sans doute qu’ils n’assassinent pas les œuvres de nos grands inspirés. Toujours est-il que cette façon de manier le swing dans la strophe me trouble au point que je m’en vais découvrant mille trésors dont JAMAIS les profs n’ont parlé !

Ça, qu’on selle
Ecuyer
Mon fidèle
Destrier
Mon cœur ploie
Sous la joie
Quand je broie
L’étrier !

« Le pas de marche du roi Louis », c’est tout un long poème fait de vers à trois pieds, comme « La marguerite » de Brassens…

La petite
Marguerite
Est tombée
Singulière
Du bréviaire
De l’abbé
Trois pétales
De scandale
Sur l’autel
Indiscrète
Pâquerette
D’où vient-elle ?

Hugo avait dit « Prière de ne pas déposer d’ordures le long de mes vers », mais je flanque ma guitare au feu si, revenant parmi nous, il ne changerait pas d’avis. A plus forte raison à l’heure où j’écris ces lignes, automne 2006, où la plupart des chantres de la nouvelle chanson nous offrent des œuvres dépourvues de mélodies. Mais, la plupart des Français ayant l’oreille musicale autant que j’ai le cul gastronome, quoi de plus normal ?
En cet an de grâce 1957, que trouve-t-on, si j’ai bonne mémoire, au royaume des la chanson ?
Brassens, Bécaud, Aznavour, Mouloudji, Constantine, Patachou, Piaf, Sauvage, Les Compagnons, Jacques Douai, Renard, Ulmer, Cordy, Leclerc, Lemarque, John William, Bertola, Clay, Les 4 barbus, Frères Jacques, Ménestrels, Mariano, Guétary, J.François, Micheyl, Holmès, Deguelt, Ferré, pardon à ceux que j’oublie…Mais avouez que ça donne un palmarès confortable aux heures où vous allumez la radio. Je radote, certes, mais j’ai le plaisir de constater l’intérêt que portent beaucoup d’enfants et d’ados à la chanson, dès lors que c’en est une. Je veux parler de la chanson construite sur des bases musicales, avec un texte qui tient la rampe. Et je pourrais même vous citer les noms de ces jeunes, qui allient les rythmes d’aujourd’hui à ceux d’hier, sans considérations de modes. C’est qu’Internet nous permet de fouiller partout, du moins tant que les autorités ne viendront pas foutre leur groin dans ce qui nous reste de libertés.


 
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La rue Caulaincourt, ça ne pouvait plus durer. On craignait que je couche avec mes cousines, alors que j’étais cent fois trop timide pour tenter une approche de ce style, et puis je voyais bien qu’elles ne se pâmaient point sur mon passage…Ma mère et sa belle-mère se crêpaient le chignon pour des nèfles, c’est fou tout de même, ces gens qui se détestent durant toute leur vie. A croire que leur raison de vivre réside dans le souhait de tuer l’autre. Bref, un climat insupportable régnait là-haut, et je ne trouvais consolation fugace que dans les cinémas du boulevard de Clichy où les westerns abondaient. Il fut décidé un jour qu’on déménagerait au Bourget, dans une charmante maison située près de la piste de l’aéroport. Là, j’eus droit à une chambre pour moi tout seul, avec un bureau neuf et la vue sur le petit jardin. Et, comme un train n’arrive jamais seul, nous décidâmes de procéder à l’achat d’un tourne-disques ! Ah la la, quelle journée !...Il fallait des disques pour ce tourne-disques, et je reçus un 33 tours de Brassens avec « Auprès de mon arbre », « Le testament », Les croquants », « Marinette », « La légende de la nonne », etc…Ma mère eut droit aux valses de Chopin, mon père à la Symphonie pastorale, et ma sœur à un 45-tours d’André Claveau chantant avec sa fille « Viens danser avec papa ». Non, je n’ai pas une mémoire d’éléphant, c’est simplement que « Viens danser avec papa » résonna dans la maison pendant six mois, quatre fois par jour.
A mes yeux cette petite maison était un refuge à l’écart du Bourget, cette banlieue informe qui s’évasait de part et d’autre d’une large avenue venant de Paris et filant vers le nord. Impossible de dire combien ce magma comptait d’âmes, puisqu’il semblait ne pas y en avoir. On y croisait des passants ternes, c’était du moins ce que je ressentais, aussi la solitude me tomba-t-elle sur les épaules en peu de jours, bien plus sûrement qu’à Paris où l’univers des vitrines et les devantures des cinémas offrent un dérivatif appréciables aux yeux d’un adolescent fasciné par tout ce qui brille.
Ma mère, sensible comme toujours à mon état comateux lorsque je me trouvais menacé par l’ennui, me trouva un truc susceptible de relever mes paupières tombantes : le patronage.
Elle savait de longue date que j’avais du goût pour les patronages, depuis le temps des CŒURS VAILLANTS du Vésinet.(78). Là, durant deux années, j’avais caracolé avec les copains, le cou serré par un foulard jaune vif, et le gilet orné de l’écusson représentant une croix au centre de laquelle figurait les lettes CV en forme de cœur. Tous les jeudis, nous avons couru, nous nous sommes battus, nous avons vu des films par temps de pluie, bref, ce fut un beau séjour riche en potes et farcis de rigolades. Le patronage était mon adresse d’élection, sans que la religion nous pèse trop, car notre abbé était plus fils que père. N’importe, lorsque j’appris il y a deux mois que sainte Marguerite du Vésinet était la premièe église construite en béton armé, j’eux quelque frissons de regret d’y avoir fait ma première communion. Mais foin de ces considérations, me voilà intégré au patronage du Bourget, où les us et coutumes ont bien changé depuis les années quarante : c’est plein de gonzesses. Et attention, pas le genre cheftaine avec les nichons qui rasent le sol, la moustache naissante et le sifflet arrogant. Nenni ! Mais plutôt la fringante fifille en fin d’adolescente, vierge en sursis, qui fleure l’eau de Cologne et la moule fraîche, pour causer comme moi. Toutes, bien que relativement pudibondes en raison de leur religion bien ancrée dans le facteur Rhésus, laissent voir leur gorge annonciatrice de deux seins dressés vers le Thès-Haut. Quant aux jeans, ils moulent parfaitement leurs rondes fesses, ce genre de culs qui ne sont point faits pour s’asseoir. Vicelard comme je l’ai toujours été, j’imagine sous leurs braguettes des frémissements touffus qui n’attendent que le messie pour engendrer un petit Jésus. En deux mots, elles sont feugeantes, les monitrices du patro. Et, ce qui m’enchante moins, les moniteurs ne sont pas mal non plus.
Mais vous allez me dire, qu’est-ce que ça vient foutre dans des mémoires de scène ?
Ben, si vous avez suivi depuis le début, vous devez savoir que toute cette beauté est un moteur d’écriture, un motif de création, un foisonnement d’idées, une fièvre permanente qui maintient le stylo droit et si j’étais vulgaire, je dirais le reste aussi. Le patronage du Bourget est à mes yeux le lieu de jumelage de Sodome et Gomorrhe, toutes proportions gardées. Comme disait un copain pire que moi, c’est à l’ombre des églises que l’on trouve les plus fortes concentrations de salopes. La suite ne le démentirait pas.
Pour les Feux de la Saint Jean, on demande un chanteur.
Je me garde bien de me présenter, mais ma mère a très tôt informé le clergé local de mes dons pour la composition. Car, bien qu’inquiète de ma vocation, elle se plaît à claironner partout que je fais de « splendides chansons ». Ce qui me gêne énormément, car si j’ai quelque affection pour mes chansonnettes, j’en connais la faiblesse et les insuffisances, surtout après avoir écouté mes chanteurs préférés. Faut tout de même pas déconner. Ya quelques petites choses dans ce que je fais, comme dit papa, mais de là à qualifier de splendide ce qui n’est encore qu’un aimable brouillon…Bon, les mères sont comme ça, et me voilà planté, à l’ombre d’un grand feu, pied sur un tabouret, cuisse droite bouillante, à chanter je ne sais plus quoi, sauf « La captive » de Victor Hugo, que j’avais mis en « musique » le matin-même…

Si je n’étais captive
J’aimerais ce pays
Et cette mer plaintive
Et ces champs de maïs
Et ces astres sans nombre
Si le long du mur sombre
N’étincelait dans l’ombre
Le sabre des spahis.

Je mentirais si je disais qu’un tonnerre d’applaudissements couronna mon petit récital, mais bon, tout de même, ce fut assez gratifiant, puisque les sourires attendris des jeunes filles montraient que ce soir-là, il y eut un membre de plus au patronage. J’allais me coucher heureux, avec dans mon lit cinq à six silhouettes de rêve qui influencèrent ma main droite dans un swing digne des meilleures créations de Ray Conniff…

J’obtins le BEPC mais je m’en foutais. Pourquoi ces diplômes parfaitement inutiles au regard de ce que j’entendais devenir ? Mais il fallait contenter les parents, la famille, les amis de la famille, qui me féliciteraient dimanche prochain autour du gigot à l’ail, pendant l’apéritif de rigueur au cours duquel ma petite sœur bouffait toutes les cacahuètes, ce qui m’amusait beaucoup. Soyons juste, ces repas dominicaux m’excitaient, sachant qu’au quart d’heure du cognac, je me devrais de chanter mes dernières œuvres, sous l’oeil extasié de ma mère. Qui m’engueulerait le lendemain parce que je privilégiais ma guitare au détriment des études.

Juillet revient avec un souffle de nostalgie : que sont devenues Rosine, Chantal, Florence, mes splendides amours d’antan, qui dansent toujours dans ma mémoire sous des brumes de plus en plus épaisses ? Chaque juillet lançait ses épis autour des robes qui me rendaient fou de convoitise, tandis que l’espoir me tenait la main pour m’emmener nulle part, et c’était bon. Car le rêve se réalise mieux quand il ne se réalise pas. Mais ça, il faut du temps pour s’en rendre compte !

Nous irons en Bretagne.


 
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La Bretagne fut longtemps à mes yeux synonyme de lessive en poudre.


Explication : tous les jours sur la plage, je chante mes trucs avec, autour de moi, une petite cour faite de gars et de filles qui m’écoutent d’une oreille, mais cela me suffit, car j’ai besoin d’un public et je l’ai. C’est toujours les mêmes, qui semblent ne pas se lasser de mes mélopées, et moi, j’espère attirer dans mes filets une Josette dont les joues bien rondes appellent les baisers. Une fois le récital achevé, on papote, comme sur toutes les plages. Et moi, je m’adresse avant tout aux seins de Josette, enserrés dans un maillot bleu ciel, et que j’aimerais bien voir délivrés de leur carcan, comme de la promesse faite à Dieu de ne pas se faire tripoter avant le mariage. Mon regard fixe de myope l’indispose un peu, mais assez peu pour qu’elle n’en fasse point la remarque. Et puis, les catholiques ont ceci d’agréable que ce sont des obsédés sexuels, pour la plus grosse partie d’entre eux. Je n’en veux pour preuves que mes souvenirs d’enfance, concernée au premier chef par un apprentissage en doctorat non reconnu par le Conseil de l’Ordre. A cette époque, on n’en parlait pas, on le faisait.
Par un bel après-midi de juillet, une jeune femme nous accoste :
-Bonjour, je fais partie de la caravane OMO, il y a ce soir une représentation publique sur la plage de Loctudy, on cherche des musiciens, des chanteurs…
Un copain de vacances, qui jouait fort bien du banjo et somnolait à l’ombre d’une sirène assise contre lui, se lève d’un bond et dit à la jeune femme OMO :
-Ah ben là, vous avez ce qu’il vous faut ! Lui ! il chante des chansons de Marie-Josée Neuville et même les siennes !
Affaire conclue, avant même que j’aie le temps d’ouvrir la bouche.
Le trac…
Rendez-vous à la tombée du jour sur la grand-place. Plus les heures passent et plus s’installe entre mon nombril et mes genoux une espèce de trouille paralysante. La place de Loctudy est immense ! Si les touristes et les autochtones viennent tous, c’est l’Olympia !
Je n’ai plus de voix. D’ailleurs, en ai-je déjà eu ?
Au cours du dîner, je reste muet.
- Tu as des soucis ? dit mon père.
- Ben…Vous avez vu la caravane OMO sur le port ?
-Oui.
-Ya une espèce de podium…
-Oui.
- C’est là-dessus que je vais chanter ce soir.
Je ne sais plus ce que mes parents ont répondu, mais je crois me rappeler leur grande surprise mêlée de bonne humeur. Ce qui m’encouragea.
La place du village est rapidement bondée. A Loctudy, les divertissements sont inexistants, on se croirait à Limoges en période de fêtes, et la télé n’a pas encore confiné les familles dans leurs studios. Il suffit donc d’un camion OMO pour déplacer les gens des alentours.
Projecteurs.
La jeune femme qui m’a engagé présente tout d’abord le copain qui joue du banjo, lequel éxécute trois morceaux avec un succès mérité. Puis elle me présente, jeune auteur-_compositeur à la guitare, et patati et patata, Patrick !
Loctudy applaudit. Le bruit est impressionnant, ça résonne bien entre les maisons.
Trois chansons de Marie-Josée Neuville, puis je me lève pour partir, et alors c’est le tremblement de terre sur les pavés du port : « Une autre ! Une autre ! Une autre ! »
Le copa in au banjo me souffle : « Une des tiennes ! Vas-y ! Les fils de vaches ! »
Les fils de vaches, c’est le titre d’une de mes chansons antimilitaristes.

-Heu…La chanson qui vient est de moi.
Applaudissements nourris.
Alors, je te balance les couplets vengeurs et irrespectueux à la gueule d’une assemblée hilare, on ne rit pas parce que c’est drôle, mais parce que c’est insolent. N’oublions pas que nous sommes en pleine époque Brassens, et moi je m’engouffre dans cette brèche ouverte un jour par le Maître à moustaches.
Triomphe, ne soyons point modeste, dans la mesure où la modestie n’est qu’une perte de temps…
Les genoux tremblants, je dévale les escaliers de métal et me jette presque dans les bras d’une dame qui me souhaite, trémolos à l’appui, de rencontrer plus tard beaucoup de fils de vaches. Son époux, dit-elle, se bat en Algérie. Je ne pipe mot. L’Algérie, à mes yeux de jeune ignare, c’est le pays des chameaux et des dattes. Je sais vaguement qu’il s’y déroule des choses pas très belles, mais c’est si flou. Si encore elle avait évoqué l’Indochine, là j’eusse mieux vu le truc, mais hélas, les Français ne s’y battaient plus depuis Dien-Bien-Phû. Donc, je ne pipe mot, et le copain au banjo lui glisse quelques remarques du genre que ben madame, tout le monde a le droit de s’exprimer, et que ya des soldats français qui sont morts pour garantir cette liberté. Jamais de ma vie je n’ai eu autant d’estime pour le banjo.
D’un geste royal, mademoiselle OMO me flanque douze paquets de lessive dans les bras, je les abandonne à ma mère, qui me conseille de continuer sur cette voie. Puis mademoiselle OMO me fait deux grosses bises bien pesées, m’encourage à poursuivre sur ce chemin, et j’ose lui lancer :
-Avec deux baisers comme ça, on est bien parti !
Si j’étais plus vieux, me dis-je en entrant dans mon lit…
Reste Josette.
Mais, fût-ce en raison de ma timidité ou de la sienne, ou des deux réunies, il n’y eut jamais entre nous le moindre frôlement d’une main sur une autre.
-Dommage qu’on ne soit pas mariés, dis-je à banjo.
-Dommage ? Hi ! hi !
Et c’est sur ces deux notes suraigües que se séparèrent banjo et guitare.

Adieu Finistère, bonjour l’Alsace.

 

 
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Le coq des bruyères
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