Le coq des bruyères hebdo... suite
N°14 année 2006
Edito

Les journaux gratuits sont hors de prix.

En novembre, le quotidien le Monde en partenariat avec Vincent Bolloré, lancera à Paris et en Ile de France un « gratuit » qui sera le « Ville plus » de la capitale et sa région. Ce nouveau « gratuit » sera tiré à 350 000 exemplaires, c'est-à-dire un tirage supérieur aux cinq autres villes disposant d’un « Ville plus », le tirage global en province est estimé à 240 000 exemplaires. Pour contrer l'arrivée des « gratuits » 20 minutes, Métro puis Direct Soir en province, le réseau « Ville Plus » a vu le jour ; il regroupe cinq titres créés par la presse quotidienne régionale : Lille Plus avec La Voix du Nord, Lyon Plus avec Le Progrès, Bordeaux7 avec Sud-Ouest, Montpellier Plus avec Le Midi Libre, Marseille Plus avec La Provence. Le « gratuit » parisien aura peut-être la chance d’innover en s’appelant Paris Plus ou Paris Go ou Lotus à moins que la marque soit déjà utilisée par un concurrent direct. Un quotidien « gratuit » n’est pas gratuit à proprement parler, il est financé puis distribué. Vous avez déjà croisé dans la rue un mec qui vous distribuait un prospectus pour un objet lambda ? Oui, et bien un « gratuit » c’est un prospectus avec des dépêches de l’AFP pour faire bonne figure.
Dans un journal payant, les lecteurs ne sont pas la source principale de revenu et la publicité sert à lui assurer un minimum de rentabilité. Le problème, c’est que le journal perd de son indépendance et se retrouve parfois en porte-à-faux entre ce qu’il dénonce et ce dont il fait la publicité. Imaginez un article évoquant le problème de l’alcool chez les jeunes (thème récurent) à coté d’une publicité pour un quelconque whisky. Le journaliste a l’air d’un con.

Dans un « gratuit » la publicité est la source unique de revenu et le journal ne s’adresse plus à un lecteur mais à un consommateur. C’est l’un des nombreux effets pervers du libéralisme. Après avoir détourné le mot libéral, il détourne le concept de la gratuité chère aux économistes comme Bernard Maris ou aux poètes comme Gébé. Il faut savoir qu’un « gratuit », paradoxe à part, vaut très cher. D’ailleurs, les journaux qui se servent de la pub pour continuer à vivre craignent que les annonceurs délaissent les « payants » pour ne s’intéresser qu’aux « gratuits ». Les annonceurs ne peuvent être partout et puisque la presse est en crise, les annonceurs voudront être sur les journaux les plus « lus », je mets des guillemets puisque pour lire, il faut d’abord qu’il y ait quoique ce soit à lire ! Donc, je reprends, les annonceurs choisiront les « journaux » les plus feuilletés.
De toutes manières, les journaux « payants » n’ont rien de plus à dire que les « gratuits » diront ceux qui ne lisent pas la presse. Détrompez-vous, les payants sont les garants de la survie et de la liberté de la presse ! J’ai déjà feuilleté des « gratuits » et je peux assurer que le vide des articles entre les pubs, rend celles-ci bien plus intéressantes, c’est vous dire le niveau des ces torchons ! Prenons l’exemple de Libération. Ce journal passe par une crise sans précédent dans son histoire qui pourrait le conduire à la disparition ; Quand je lis Libé, je m’énerve souvent, j’enrage s’il y a une page sur la corrida, j’ignore littéralement les pages de sport mais… faire lire une opinion, énerver ou enthousiasmer à la lecture d’un article c’est la base du journalisme et de la démocratie ! Quand on ouvre un « gratuit » on reste passif, il n’y a pas de vie, pas d’intelligence, c’est du néant dactylographié.

Je vais vous offrir un petit scoop. Patrick Font est abonné au Point. Je sens déjà l’incrédulité dans vos yeux, chers lecteurs, en train d’imaginer Franz Olivier Giesbert et Patrick sur la même photo, pourtant c’est vrai. Mais, pour que l’information soit complète, il me faut ajouter qu’il ne s’est abonné que dans le but, plus ou moins noble, d’obtenir une caméra vidéo offerte en cas d’abonnement. Mais le Point qui a tellement l’habitude d’être un ramassis de mélasse n’a pu empêcher sa caméra d’être une merde qui n’a jamais marché… Monsieur Font jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus. Quand nous parlions ensemble du contenu du Point, il me disait qu’il préférait lire un journal avec lequel il n’était pas d’accord plutôt que l’inverse, c’était, humoristiquement parlant, bien plus intéressant. Qu’on ne se soit pas d’accord avec le Figaro, La Croix ou l’Express, n’est en rien néfaste, ça fait partie des règles du débat, et il est « sain» de critiquer un journal ou de le conseiller. Chose qu’on ne peut faire avec un « journal » qui n’en est plus un. Dans un « gratuit » ce n’est plus l’idée défendue par l’article que l’on critique, mais l’absence d’idée.
Patrick qui travailla jadis pour un hebdomadaire dont je suis abonné, eu longtemps pour cible un quotidien de droite qui n’a de plaisant que le nom. Ce journal aux mains d’un « ami des nazis » était le représentant de la bonne droite. L’un des nombreux reproches fait à ce journal par Patrick dans sa chanson Coluche est de « donner des cours de pudeurs, en mettant sous l’œil du lecteur des articles si passionnants que les services promotionnels le distribuent dans les hôtels, où il est vendu gratuitement. » A ce moment de la chanson, le public se marrait. En 1986, Patrick assimilait déjà la gratuité d’un journal avec l’ennui de son contenu. 20 ans plus tard, rien n’a changé, si ce n’est que le concept du « vendu gratuitement » ne fait plus rire personne, c’est normal, c’est la logique du marché. Si le Charlie hebdo première époque est mort, c’est parce que plus personne ne le lisait ; ce qui permit à Cavanna, qui faisait l’autopsie de son journal, de dire à la fin de son explication à ceux qui n’achetaient pas Charlie : « vous voyez bien que vous êtes des cons […] allez vous faire foutre. »
Ce sont ces mêmes mots qu’il faut employer en voyant quelqu’un feuilleter un « gratuit » !

Post-scriptum : le Coq des Bruyères n’est pas un « gratuit », c’est un journal de bénévole. Les artistes qui participent à cette aventure ne sont pas financés par une marque de liquide vaisselle ou je ne sais quoi. Personne ne nous paye pour nous dire ce que nous devons aimer.

Post-scriptum 2 : Libé est au prix d’un café par jour (1,20 euros) ; le Canard enchaîné est au prix d’un café supplémentaire le mercredi ; Charlie hebdo est au prix d’une partie de billard dans la semaine (2 euros) ; Politis est au prix d’un paquet de cigarettes en Espagne (3 euros). La disparition de ces journaux serait pour moi inestimable.

Anthony Casanova.
anthonycasanova@laposte.net

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