HIRONDELLE.
La première ligne de chemin de fer français fut inaugurée en 1847 et plaçait Saint-Germain-en-Laye à 3O minutes de Paris. Cette ligne existe toujours, et si vous passez d’aventure par la capîtale, je vous conseille d’aller vous balader vers Chatou, le Vésinet, St Germain, sur ces pelouses, sentiers, lacs et petites rivières où j’emmène toujours les gens que j’aime bien. On y discute loin des bruits de bagnoles et des sirènes de flics, on y respire un bon air venu des vents dominants de l’Ouest, et l’on s’y nettoie les yeux au spectacle des superbes maisons qui sentent le fric, puisque rien n’est parfait.
L’autre jour, afin de me reposer d’un super festival organisé à Paris avec six de nos spectacles, je prends le RER qui mène à St Germain, toujours imprégné de nostalgie, puisque de mon wagon je peux voir furtivement les endroits où je tombais amoureux entre cinq et douze ans. Un accordéonniste déploie son instrument sur fond de tango argentin, puis passe aux incontournables Amants de Saint Jean, pour finir sur une ritournelle dont j’oubliais vite le titre, occupé que j’étais à contempler, le plus discrètement possible, une beauté venue des sables nord-africains, aux yeux de roses noires, à la peau flattée par les effluves cuivrées du Hoggar, aux cheveux empruntés à la nuit noire, avec des filons d’or, le tout auréolant un visage doux et sévère à la fois, dont la bouche vous aspire tout entier, sans recracher les chaussures. Dire que je tombai désespérément amoureux serait un euphémisme, et, une fois de plus, je me demandai comment le racisme pouvait exister dans ce bas monde. Dur, dur, de ne pas croiser son regard, sous peine de s’exposer sans doute à deux tirs de prunelles incandescentes, avec grimace en prime, dur de ne pas la perturber avec mon regard fixe de myope vicelard, surtout qu’elle était à 75 cm de moi…J’opinais donc du bonnet à l’horizontale, faisant voleter mon champ visuel dans tout le wagon sauf sur elle.
Prestement, à la hauteur de Rueil-Malmaison, elle se lève et me tend une pîèce de 5O centimes :
-Tenez, c’est pour le musicien là-bas, faut que je descende.
-Heu…merci pour lui.
-De rien !
Et la voilà envolée, à la vitesse d’une hirondelle, vers les toits de la banlieue.
Moi, immobile, comme échappé du Musée Grévin, avec la pièce de 5O c. dans la main, jusqu’au passage de l’accordéonniste…
Reviendra-t-elle au printemps ?
PF
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