VU DE CORSE 6

 

Voilà, c’est fini, c’était court mais c’était pas long. La nuit était belle, de l’île rousse jusqu’à Nice, avec une houle assez nerveuse, des étoiles partout, et des lumières de bateaux vite évanouis dans la nuit chaude. Vous connaissez tous ce genre de mélancolie qui sent déjà la nostalgie, et qui vous conseille par tous les pores de ne pas revenir chez vous, parce que votre cœur a déménagé ailleurs. Si nous avions l’âme nomade, nous serions descendus en Sardaigne, pour rallier l’Italie et s’en aller tout doucement, sur la pointe des tongues, vers l’Egypte ou quelque chose comme ça, en vue d’aller faire le Tour du Monde sur les traces de Philéas Fogg…Si nous étions aventuriers, nous n’aurions pas les soucis récurrents du sédentaire, toujours enquiquiné par les mêmes préoccupations petites-bourgeoises qui, accumulées, vous poussent insensiblement vers l’horreur de la maison de retraite. Mais voilà, on est enracinés, et la vie passe sans qu’on ait pris le temps de faire plusieurs fois le tour du monde, et ça, je dois dire que ça m’énerve, et qu’il m’arrive de me traiter de vieille carotte fixée dans son terreau jusqu’au dernier rot.

Merci à Martial et Anthony de nous avoir déroulé le tapis rouge qui nous a menés jusqu’à Antonia, la jolie serveuse de « La rivière des vins », et pas que jolie, avec en plus de sa grâce naturelle une infinie gentillesse qui n’avait rien de commercial. Merci de nous avoir mis en contact avec la grande Céline, stagiaire à Corse-Matin, et pour qui, réchauffé par l’inspiration érotique, je me suis mis à chanter en fin de bouteille :
Céline, Céline,
Fruit de la belle saison
Tes deux clémentines
M’ont fait perdre la raison.

…Sur la musique de « Grenade, Grenade », de Guy Béart.
Oui, clémentines, car l’histoire retiendra la discrète petitesse de ses nichonnets, mais comme disait ma belle-mère : « Du moment que ça remplit les mains d’un honnête homme… » N’étant pas honnête, je n’ai pu vérifier l’authenticité de cette appréciation. Elle nous a fait un super article dans le journal, et n’a pas négligé de venir quelquefois partager nos bouteilles, nos figatellus et nos patatines. On dira ce qu’on voudra, mais des vacances sans nanas, c’est nul. Il faut, je crois, ajouter de la beauté à la beauté, vu que la beauté appelle la beauté, je m’exprime comme une cloche à fromage, mais n’ai pas eu le temps de vous peaufiner une belle phrase bien dodue. Et ce que je dis est naturellement valable pour les filles, qui ne crachent pas sur le beau mec vu qu’en vacances, elles n’ont pas que les vitrines à lécher, les salopes. Bref, tout ça pour dire, comme chante le poète myope :
A quoi servent les voyages
Si t’as pas dans tes bagages
La promesse d’un baiser
Ou d’un corps à contempler

La promesse, car seuls nos yeux ont touché, c’est con mais c’est pas triste, va. On en gardera des chansonnettes, ces bluettes que l’on n’écrit que si l’on n’a pas couché. Rien de tel pour chanter la belle amour que de rester puceau. Saviez-vous que Victor Hugo avait fait venir chez lui, place des Vosges, 2OOO hétaïres, rien que pour coçntempler leur pubis ? Vous allez me dire que je m’éloigne de la Corse, mais non, car tout est dans tout, et réciproquement.
Merci également aux parents de Martial et Anthony, qui nous reçurent un soir sous la tonnelle bastiaise avec une espèce d’affection qui nous a désarçonnés, vu qu’en France, on ignore l’ampleur de cette fournaise qui naît dans le cœur. Anthony me traitera de romantique, ce qui me permettra de lui dire : « Suce ».
Et puis il faudrait dire merci aussi à tous ces gens, inconnus, qui te sourient, on ne sait pas trop pourquoi, dans les ruelles et sur les trottoirs, peut-être parce qu’on essaie de leur faire bonne figure, et surtout, de ne pas passer à leurs yeux pour des Parisiens dédaigneux, hautains, conquérants, colonisateurs, comme c’est souvent le cas, hélas. Merci au petit grillon qui, toujours planqué à la même place dans un jardin, nous a interprété sa musiquette avec une touchante application.
Et merci aux orages, dont les gouttes obèses nous ont bien rafraîchi la couenne, merci au soleil qui, l’espace de quelques rayons, sécha mes slips, mes chemises et mes maillots, si bien qu’on avait tant de linge propre à notre disposition qu’on se croyait mariés, merci à la petite brise de l’île de beauté, qui nous a caressés jour et nuit, voyez-vous, je suis maintenant obsédé par le doux grondement d’un gros bateau qui, je l’espère, reviendra me charmer les trompes quand la chance nous reprendra par la main pour nous héler jusque vers les calanques et les pots de confiture de figue.

Adieu les grands oiseaux planant dans le ciel, comme d’immenses et larges sourires éternellement recommencés.
Pardon pour cette chroniquette à l’eau de rose, mais était-ce vraiment de l’eau ?

Mardi I° août, Corbeil-Essonne.

Patrick FONT

 
   
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